« Zéro douze » : Les souvenirs d’enfance de Marie Chouinard

La chorégraphe québécoise publie un livre illustré de ses propres dessins, livrant les impressions de ses premières années de vie. De la poésie pure. 

A soixante-quatre ans, Marie Chouinard est lauréate d’une trentaine de prix de danse internationaux, et bien sûr l’une des figures de proue de la danse québécoise avec, à son actif, certains classiques de la danse contemporaine et surtout, un style très personnel, où se croisent esthétisme et sauvagerie, animalité et finesse des formes. On s’attendrait donc, quand elle se met à nous parler de sa vie, à ce qu’elle nous dévoile les ressorts de ses créations, ses succès, ses rencontres avec d’autres artistes etc. 

Alors, disons-le d’emblée : Zéro douze n’est pas un livre de danse. Plutôt un regard sur l’enfance, et une façon de la revivre. Pour Chouinard, l’enfance et la préadolescence se sont déroulées sans cataclysmes, c’était une découverte du monde  comme elle devrait l’être pour tous : heureuse et libre. Sauf que l’enfant n’en sait (encore) rien, naturellement pris dans les interrogations et les conflits qui en font partie, tout naturellement. Le regard de l’enfant, les sensations… Retrouver une part de soi qu’on avait oubliée. Et même s’il n’est pas question de danse dans Zéro douze, il faut sans doute avoir dansé pour pouvoir l’écrire, du moins avec autant de sensibilité et de poésie. Il y a une bonne dose d’impressionnisme, voire de pointillisme dans cette écriture qui se rapproche, souvent, du haïku japonais. 

Certes, on y apprend certaines choses sur la chorégraphe et sa famille, qui réunit une belle brochette de figures de la scène théâtrale et médiatique du Québec. Mais le propos de la poète-autrice Chouinard n’est pas d’éclairer l’œuvre de la chorégraphe. Des chercheurs pourront s’y aventurer ultérieurement. En lisant Zéro Douze avec le regard d’un psychanalyste, on passerait à côté de l’essentiel, à savoir cette question troublante : Qu’est-ce que l’enfance ? Comme une pièce de danse interroge le spectateur sur lui-même à travers l’empathie crée dans un univers sensoriel, ce livre pose à chacun.e la question de sa propre enfance.

De la même façon, chacune.e  pensera ici à sa propre enfance: « j’imagine des fées / tendrement inclinées vers moi / me prodiguant chacune un don / tu seras intelligente / débrouillarde / chanceuse / elles sont sept / alors j’essaye de m’inventer sept qualités / mais je m’y perds / et dois reprendre du début / je m’endors / comblée par l’abondance des possibles ». 

Comprendre cette enfance, pleine d’attentes et de découvertes troublantes: « après le bain, nous courrons / toutes nues dans la maison / papa annonce qu’il veut nous photographier / alignées sur la pointe des pieds / et regardant par la fenêtre / à son signal / nous tournons la tête vers lui / quelques semaines plus tard / en voyant la photographie / je découvre ma nudité »

A ces éclats d’intimité s’ajoutent les dessins de Chouinard, tout aussi sobres. Chaque page est d’une poésie à la fois pure et éclairée. Il est vrai que la chorégraphe de renommée mondiale avait déjà publie un recueil de poèmes, en 2008 : Chantier des extases. Les Editions du Passage publient maintenant ce Zéro douze qui fait planer, plonger et réfléchir, recréant peut-être notre lien avec une vie oubliée, quand on se posait cette question : « Quand je serai une grande personne ce sera dans une éternité ce sera encore moi ? » 

Mais alors, dans Zéro douze, est-ce la petite Marie ou l’artiste actuelle qui nous parle ? Aujourd’hui ses impressions et réflexions se regardent à travers les mots de l’adulte et avec sa conscience, celle qui réinterprète les sensations et les questions enfantines pour nous remettre en contact avec elles: « ma mère m’apprend que sur les baptistaires / figure d’abord un prénom universel / Marie pour les filles / Joseph pour les garçons / sur mon baptistaire, je lis « Marie » / mais il n’y a aucun autre prénom / je me demande si c’est une chance d’être réduite à l’essentiel / ou si je ne suis personne ». Comme dans ses chorégraphiques, Chouinard est ici une passeuse qui nous permet d’accéder à un monde enfui en nous-mêmes. 

Thomas Hahn

Marie Chouinard, Zéro douze, Editions du Passage 2019, 14,5 cm x 22,5 cm, 380 pages 

Marie Chouinard- Oeuvres

Zéro douze - Editions du passage

 

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