« Wahada [La Promesse] » d’Abou Lagraa

En créant pour la première fois au Grand Théâtre de Genève, Abou Lagraa met le Ballet à l’épreuve d’une écriture à la fois érotique, mystique et violente.

Peu de chorégraphes s’emploient comme Abou Lagraa à jeter des ponts artistiques et humains entre les cultures et les territoires. Pour la création de Wahada, cet enfant de la ville d’Annonay a trouvé un allié de taille, un ancien mentor en quelque sorte. Philippe Cohen, directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève, lui a proposé de créer une chorégraphie pour les vingt-deux danseurs de la troupe genevoise, sur la Messe en Ut mineur (Grosse Messe in C-Moll) de Mozart.

Promesses et retrouvailles

La beauté et la pertinence du concept de promesse sont indéniables. A commencer par la musique du spectacle, qui part de  la promesse de Mozart faite à Dieu de composer une messe si la mort épargnait son épouse Constance, à ce moment dans un état de maladie grave. Ensuite, parce que Wahada évoque tant d’autres promesses, à commencer par celle de l’amour. Mais le corps aussi en est une, primordiale pour tout danseur, et Lagraa le met ici en crise, si bien qu’il est traversé par de nombreuses énergies contradictoires. Jusque dans leurs chutes, en cascades. Et bien sûr, chaque création d’un spectacle est, elle aussi, une promesse.

Philippe Cohen avait repéré Lagraa lors d’une audition au CNDC d’Angers et ne l’a jamais perdu de vue. Il lui avait déjà proposé de créer une pièce pour la troupe genevoise. C’était en 2006, quand Lagraa se consacra pleinement à sa création pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Avec Wahada, c’est désormais chose faite à Genève, et Lagraa a su se définir de façon explicite, par ses sujets et son style, comme passeur entre les rives méditerranéennes, jusque dans les strates les plus intimes de son langage chorégraphique.

Galerie photo © Gregory Batardon

Chutes

Celui-ci rencontre ici une troupe très ouverte aux expériences nouvelles et pourtant forte de belles individualités. « Lagraa révèle chez eux des capacités cachées et pour la  première fois, on voit chaque danseur pleinement », se réjouit Cohen. Lagraa leur insuffle des gestes concrets évoquant la sensualité du désir, et la chute, si fortement redoutée par tout danseur de ballet, dont il a fallu accepter la violence. Mais il y a aussi cette note orientale des bassins et des épaules, en toute discrétion. « Chez moi, les avant-bras et les mains sont bavards », affirme Lagraa qui dit vouloir ici « parler de l’amour de Mozart pour sa Constance ». Car tomber malade est bien sûr aussi une façon de céder le contrôle.

Aussi maîtrisées soient-elles, les chutes dans Wahada (« Comme si les danseurs tombaient du ciel », commente Lagraa) forment une facette du jeu de séduction avec l’instabilité et la perte de contrôle, jeu qui sous-tend Wahada du début à la fin. Au premier tableau, les hommes entrent comme projetés per une force supérieure. Dans le silence, on entend les corps s’écraser au sol. Lentement, une procession descend une rampe, cachée par une paroi décorée de cubes à la Vasarely. Ces femmes rappellent alors un bas-relief égyptien, et en même temps un chœur d’opéra. 

Scénographie et mise en scène sont ici autant de ponts entre Orient et Occident que le lyrisme sensuel, la délicatesse des portées, la douceur qui enflamme les duels entre deux hommes ou encore ce léger parfum exotique qui ensorcèle cette version de la Messe en Ut mineur, jouée sur instruments baroques sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. C’est le choix d’une interprétation à l’ancienne qui ouvre la porte vers un ailleurs, et donc vers l’Orient. On songe à Mozart l’Egyptien, ce concept album classique paru en 1997 où dialoguent orchestre symphonique et orchestre arabe, sous l’impulsion de Hughes de Courson et Ahmed Al Maghreby. Face à Mozart, ce sont ici les danseurs qui portent l’inspiration orientale.

Sturm und Drang baroque

La musique est un facteur important chez Lagraa pour prendre pied sur deux territoires et creuser un chemin partagé vers des sensations universellement humaines. Dans Nya (2010), Lagraa invita Ravel à une danse post-hip-hop, faisant du Boléro le symbole des énergies circulant entre la France et Alger. En 2017, en pleine restauration de la chapelle à Annonay qui est devenu son nouveau fief, Lagraa composa le duo masculin de Wonderful One [lire notre critique] sur Le Combat de Tancrède et Clorinde de Monteverdi. Dans Wahada, la chaleur et la sensualité des instruments anciens choisis par Harnoncourt, le chorégraphe poursuit sur cette route musicale en direction d’une utopie partagée par tous. Comme dans sa chapelle, justement.

Wanada est une pièce pleine de Sturm und Drang, où le baroque, l’Orient et le romantisme jouent avec la forme et l’ornement. Ces univers s’y reflètent les uns dans les autres, des gestes aux costumes (travail filigrane, baroque et sensuel de Paola Lo Sciuto) et à la scénographie. Dans les tableaux collectifs, l’attaque du geste est explosive, alors que les duos varient entre volupté et douceur.

Galerie photo © Gregory Batardon

Jeux d’eau

Et puis, c’est l’élément préféré de Lagraa qui fait surface: L’eau, si présent dans ses créations, de la vidéo dans Allegoria Stanza (2002) au lavement dans Nya, au bassin dans D’Eux Sens (2010), au tonneau dans El Djoudour (2013). Aujourd’hui, dans Wahada, les fontaines s’élancent de nouveau à partir des cheveux et des robes, ajoutant un facteur de déstabilisation des corps, dans la lignée de son idée de « faire ressortir la fragilité de danseurs » de la troupe genevoise. Lagraa se souvient de D’Eux Sens, son duo avec Nawal Lagraa Aït-Benalla, en ces termes: « Quand on rentre dans l’eau, on ne tient plus au sol. On se transforme et c’est perturbant. »

Déstabiliser les danseurs pour mieux réconcilier les univers et les cultures, sous l’enseigne de l’amour terrestre et spirituel, du désir et de l’harmonie: Telle est la mission ici accomplie par Abou Lagraa. Chuter avec fracas, seul ou collectivement, avant de se relever pour s’élever, portés par la musique et l’amour: Voilà la promesse offerte par Wahada. Promesse tenue de la part des danseurs, des chorégraphes (Abou Lagraa, assisté de Nawal Lagraa Aït-Benalla) et du directeur du ballet. Lequel nous promet que le spectacle sera en tournée à partir de 2020…

Thomas Hahn

Vu le 27 novembre 2018, Genève, Opéra des Nations

Chorégraphie : Abou Lagraa
Assistante à la chorégraphie :   Nawal Lagraa Aït-Benalla
Scénographie : Quentin Lugnier
Costumes :       Paola Lo Sciuto
Lumières :        Marco Giusti

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