Virginie Mécène

Virginie Mécène[1] est Française-Américaine et vit à New York. Ses œuvres chorégraphiques ont été présentées internationalement. Elle à ré-imaginé un solo de Martha Graham considéré disparu, Ekstasis, avec un vif succès pour la Martha Graham Dance Company.

DCH : Virginie Mécène, comment avez vous créé ce solo, Ekstasis, « d’après l’œuvre de Martha Graham » ?

Virginie Mécène : J’ai reconstitué ce solo qui n’existait plus. Il n’y avait qu’une photo qui m’avait accroché l’œil alors que j’étais encore étudiante à l’école Martha Graham. Elle m’avait toujours intriguée, elle était très simple, ne montrait que le torse, avec une ondulation vraiment subtile. Ça en disait beaucoup plus, tout comme le nom de ce solo, Ekstasis. L’original datait de 1933. C’était l’époque où elle utilisait ces robes serrées, qui servaient de restriction.

DCH : Et vous avez décidé de le réinventer ?

V.M. : Un jour j’ai demandé à Janet Eilber, directrice artistique de la compagnie Graham, si on avait des documents sur Ekstasis car j’aurais aimé la remonter. Elle m’a encouragé à faire des recherches, et en fait, je n’ai pas retrouvé grand chose. Quelques photos de Barbara Morgan, mais toutes assez semblables. Plus une autre où on la voyait en grand plié au sol. Il y avait quelques lignes de Bonnie Bird, l’une des danseuses de la compagnie dans les années 1930 : « Ses pieds quittaient à peine le sol : l’un semblait flotter, comme l’un de ses bras, puis l’autre s’élevait...  Elle se mouvait avec légèreté, comme si l’air la caressait[2] ». Et j’ai retrouvé un petit texte de Martha Graham[3] qui avait été interviewée dans les années 80, où elle parlait de la relation entre la hanche et l’épaule.

DCH : Ce n’est pas grand chose, en effet…

V.M. : Ça me parlait personnellement. J’ai alors imaginé une relation au bassin, point central de notre corps, dans une connexion physique reliée à la terre, ce que Martha Graham continuera d’explorer tout au long de sa carrière. J’ai donc voulu concevoir cette œuvre comme la révélation, la recherche qui a donné naissance à la technique Graham, qui repose sur le centre du corps et le bassin. En tout cas, ses racines. Donc j’explorais les mouvements de la hanche et je l’imaginais debout devant son miroir en train d’ébaucher une relation avec son propre corps, pour voir jusqu’où elle pouvait pousser cette tension entre le bassin et l’épaule. J’ai aussi essayé de rester très ancrée dans le sol. Et j’adore cette idée d’être reliée à la terre. C’est une énergie puissante. Du coup, ce manque de documents m’a procuré une grande liberté chorégraphique. J’ai créé Ekstasis avec ma propre compréhension du Graham et la mémoire de mon propre corps. Inspirée par ces différents éléments, je me suis alors concentrée sur les dimensions esthétique, sculpturale et cinétique des mouvements.

DCH : Aviez-vous déjà opéré ce genre de travail ?

V.M. : J’avais déjà fait un travail de reconstruction pour American Document. Ça demande beaucoup d’imagination, mais il y avait la musique, des films très courts, et pas mal de photos. Donc une idée du vocabulaire utilisé. Là, il n’y avait rien.

DCH : Vous n’aviez pas la musique originale ?

V.M. : Je n’avais pas de partition. J’avais le nom du compositeur, Engel Lehman. Au début, j’ai cherché du côté de la voix, mais ça ne fonctionnait pas. Et Janet m’a dit, on m’a envoyé un CD d’une personne qui voudrait vraiment travailler sur du Graham. Ramón Humet, compositeur espagnol, avait un album : Homenaje a Martha Graham. Ce qui est intéressant, c’est que cette musique était écrite d’après des poèmes de Martha. Un cercle se refermait. Et la musique s’harmonisait parfaitement à la danse.

Et pour le costume ?

V.M. : J’ai essayé de reproduire le costume au plus proche de l’original de la photo de Martha. Son minimalisme, sa résistance et son étroitesse volontaire, ont beaucoup influencé la qualité des mouvements que j’ai créés. J’ai choisi une couleur neutre, car un texte parlait de « couleur d’argile ». Ça aurait pu être un rouge profond, mais la photo était claire. Donc j’ai choisi un grège, afin de renforcer l’effet sculptural de la silhouette grâce aux contrastes réalisés avec les éclairages.

DCH : Après tout ce travail de recherche et de création, qui avez-vous choisi pour ressusciter cette œuvre ?

V.M. : J’ai demandé à PeiJu Chien-Pott, qui est une des Principales de la MGC, une magnifique danseuse qui a beaucoup de maturité de travailler avec moi, et elle a découvert Martha Graham en profondeur, grâce à cette création. C’est une pièce difficile, pour l’énergie à soutenir, pour le regard dont l’intensité vient de l’intérieur. C’est du Graham mais avec mon propre langage. C’est tout ce que j’en ai compris, ce que j’en ai ressenti.

Et finalement, PeiJu a reçu un Bessie Awards pour sa « Performance exceptionnelle ». Et deux autres danseuses de la compagnie le dansent maintenant mais de façon très différente. Et c’est exactement ce que Martha voulait,  cette essence Graham qui passe par l’intérieur, avec les appuis du corps, les mouvements de torsions exacerbées,  qui s’enroulent et se déroulent tout en maintenant la précision et le calme de ses gestes, et ne peuvent se reproduire, exactement d’une personne à une autre mais se transmettre et se traduire.

DCH : Aujourd’hui, c’est au tour d’Aurélie Dupont, ex danseuse étoile et directrice de la Danse à l’Opéra de Paris de s’emparer de ce solo…

V.M. : Ce qui est intéressant avec Aurélie, avec son background de danseuse classique, c’est qu’elle s’investit profondément dans ce langage et fait ressortir à quel point il est universel, profondément humain. Elle est capable de puiser dans ses ressources de femme, dans son être profond.

Aurélie Dupont répète sous l'œil attentif de Virginie Mécène dans le studio de la Martha Graham Company à New York. Photos : Olivier Morin

 

Quand Aurélie est arrivée dans la Martha Graham Company, elle a tout de suite dansé un extrait d’Appalachian Spring, et Lament, extrait de Acts of Light. J’avais donc déjà travaillé avec elle pour ces pièces, juste avant qu’elle devienne directrice de la Danse. Et quand on l’a vue, on a tout de suite pensé avec Janet à Ekstasis. Elle a l’esprit d’une guerrière. C’est ce qu’il faut pour du Graham. Et elle a une forme de conscience corporelle incroyable. Même si elle n’arrive pas à attraper complètement un geste lors d’une répétition, elle l’a totalement digéré quand elle revient le lendemain. C’est assez fascinant. Elle a un travail personnel époustouflant, de concentration, de recherche.  Surtout avec une telle responsabilité !

Propos recueillis par Agnès Izrine

Programme Martha Graham Dance Company à l'Opéra de Paris - Palais Garnier du 3 au 8 septembre 2018. Cave of the Heart (3, 4, 5), Appalachian Spring (6,7,8)  Ekstasis, Lamentation Variation, Rite of Spring (Le Sacre du printemps) tous les jours à 19h30.

[1] Virginie Mécène a été Danseuse Principale de la Compagnie Graham (1994-2006) et directrice de l’école Graham (2007-2015). Elle est à présent Directrice de la réputée compagnie de jeunes danseurs, Graham 2. Elle enseigne la technique Martha Graham et la représente en tant que jury lors de Concours de danse autour du monde. Elle a été honoré par le prix chorégraphique du New York State Council on Arts pour une nouvelle création pour la Compagnie Américaine Buglisi Dance Theater.

[2] Bonnie Bird, Joyce Greenberg, Birds Eye View: Dancing With Martha Graham and On Broadway, University of Pittsburgh Press, 2002.

[3]  « Quand j’ai créé une danse intitulée Ekstasis, en 1933, j’ai découvert par moi-même la relation entre la hanche et l’épaule. J’étais vêtue d’un tube de jersey, qui me donnait une conscience accrue des extensions et des articulations de l’anatomie. Chaque partie du corps est spectaculaire, à sa façon. C’était l’époque où je m’adonnais à ce que les critiques ont appelé mes longues et moelleuses danses de révolte et, quand j’y repense, elles étaient assez révoltées, en effet.» (Martha Graham, Mémoire de la danse, Actes Sud, 1992 Blood Memory, Doubleday, 1991, traduit de l’américain par Christine Le Boeuf).

 

 

 

 

 

 

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