« Viktor » de Pina Bausch

Portée par 31 danseurs et une quinzaine de figurants, cette œuvre majeure assurait une rentrée en beauté au théâtre du Châtelet associé au Théâtre de la Ville pour l'occasion.

Que reste-t-il de l’Italie dans Viktor, une pièce au titre très germanique de Pina Bausch, ?  Pas grand chose sinon une sorte d’impression d’après-coup quand on sait que la pièce a été créée pendant trois semaines de résidence à Rome, trois ans après que Pina incarne la Princesse aveugle d’E la nave va de Fellini. Mais, et c’est justement sa grandeur, on est très loin de la carte postale que la même Pina va imprimer des villes visitées après Palermo Palermo (1989).

Galerie photo : Laurent Philippe

De l’Italie donc, on ne verra pas grand chose sinon une inclinaison pour le mortuaire, des musiques, une scène hallucinante qui installe le chaos sur scène et le fait disparaître aussitôt, un sketch inoubliable de restaurant italien hilarant où officient Nazareth Panadero, Cristiana Morganti et Aida Vainieri, et une veuve noire et boîteuse interprétée par Dominiqiue Mercy qui arpente la scène.

Galerie photo : Laurent Philippe

De la danse on n’en verra pas beaucoup plus. Plus theater que Tanz donc. Elle apparaîtra dans un ensemble contrôlé et réparti dans l’espace par la veuve déjà citée et dans quelques clichés sur la danse classique comme dans la scène où une danseuse place une escalope « de veau » dans ses chaussons et danse sur la symphonie Pathétique de Tchaïkovski, et une autre où Cristiana Morganti campe une vielle prof comme on n’en fait plus.

Galerie photo : Laurent Philippe

Reste donc les images fascinantes, caractéristiques de Pina Bausch. À commencer par le décor, signé Peter Pabst, sorte d’immense fosse commune aux parois de terre  dans laquelle Andrey Berezin va jeter pendant les trois heure quinze que dure le spectacle des pelletées de terre pour ensevelir les souvenirs et les morts.

Galerie photo : Laurent Philippe

Succession de saynètes cinématographiques, la leçon de Fellini est partout présente dans la façon de les organiser, de croquer les personnages, de camper des ébauches de récit aux allures de rêves. La femme sans bras incarnée par Julie Shanahan, une vente aux enchères hallucinante « tenue » par Cristiana Morganti, l’avancée assise « en cheveux » de Breanna O’Mara, les déambulations penchées, les femmes perchées sur les chaises (souvenir de Nelken), la présence formidable de Julie Anne Stanzak notamment dans la scène du « chaos », les femmes accrochées à des portants comme de vulgaires chiffons qui fait écho à Julie Shanahan portant ses robes comme autant d’ailes, et bien sûr, le passage où chacune se balance accrochée à des anneaux.

Galerie photo : Laurent Philippe

Comme toujours domine la nostalgie, l’expaspération des corps et des humeurs, une menace diffuse qui plane comme les hauts moellons de terre qui délimitent un monde sans issue. Comme toujours aussi, on y rencontre ces belles femmes, toujours victimes,  toujours en demande, souvent maltraitées, encore plus souvent hystériques ou minaudantes… les mâles semblant échapper davantage aux archétypes du masculin. Dans Viktor, il apparaît une différence frappante. La grande scène d’ensemble est d’abord dansée par les femmes. Elles sont toutes à l’unisson, font les mêmes gestes pendant quelques minutes. Puis, dans la deuxième partie, les hommes s’emparent de cette danse, développée avec toutes sortes de contrepoint et de relief, durant beaucoup plus longtemps. Doit-on en déduire que la Dame de Wuppertal préférait les danseurs ? Mystère.
Agnès Izrine
Le 2 septembre au Théâtre du Châtelet.
Jusqu'au 12 septembre 2016. Théâtre de la Ville au Théâtre du Châtelet.
 

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