« Unwanted » de Dorothée Munyaneza

En traitant du viol comme arme de guerre, l'artiste rwandaise fraye des chemins de réparation plutôt que de destruction.

Chorégraphe encore toute nouvelle, Dorothée Munyaneza revient pour la deuxième fois sur son expérience du génocide rwandais. Elle réussit pourtant à ne pas se répéter. Et cela d'une façon bien paradoxale.

Dans Samedi détente, sa précédente pièce, fondatrice, l'artiste d'origine tutsi prenait en charge un récit de mémoire à la première personne. Mais elle avait eu le trait de génie d'en déléguer une part d'incarnation à la rude Nadia Beugré, à travers qui se dégageait une universalité des violences du monde – au moins sous un jour africain.

Pour Unwanted à présent – une pièce qui fit l'événement au dernier festival d'Avignon – Dorothée Munyaneza donne à entendre des paroles qui ne sont pas les siennes. L'artiste est retournée au Rwanda. Elle y a recueilli des témoignages de femmes victimes de viol. Il faut surtout noter que ces récits, fouillés, explorent longuement tout ce qui découle du viol, ce qui l'entoure, qui est considérable et ne résume pas à l'acte traumatique – cela tout particulièrement quand un enfant est né de cette union, donc en filiation d'un bourreau ; ou quand une maladie alors inoculée poursuit ses ravages chez la femme victime. Le viol est fait social, politique, culturel.

On l'écoutait avec une oreille singulière, dans l'actuel contexte où se libère une vague de parole dénonçant la violence permanente d'une guerre de domination imposée aux femmes, jusque dans nos sociétés "pacifiées". Reste que les récits rwandais sont souvent horrifiques. Et quand le "spectacle" – c'en est un, ne l'oublions jamais – s'ouvre avec leur diffusion sonore, on craint d'emblée une surenchère des évidences, strictement impuissante à déborder le bain médiatique généralisé, qui fait la gélatine mentale dans laquelle barbotte le regard spectateur.

Or Dorothée Munyaneza aura su dégager sa ligne de fuite. De manière paradoxale, alors que ces paroles ne sont pas les siennes, elle assume pleinement, cette fois, de les traduire en incarnation. On connaît cette jeune femme comme singulièrement élégante, pondérée, toute en délicatesse. Plutôt que lorsqu'elle parle, de son ton aimable, c'est en engageant son corps, qu'elle interpelle. A partir de positions souvent debout, tenues, l'artiste fouille néanmoins dans des secousses d'électrochoc, de foudroiement, d'embardées vers le sol, de tentations cataleptiques, replis dans l'obscur, esquisses furtives de silhouettes animales.

Toute cette mémoire au travail organique, se donne sans tapage, sans excès, mais avec énormément de profondeur dans une intrication directement physique, troublée, essorée, pour un corps peuplé de hantises, jamais stable en définitive. Ici il faut dire l'impact éminent qu'a le croisement avec le travail musical d'Alain Mahé, très actif en bord de scène, et la chanteuse Holland Andrews, assez monumentale.

Puisant aussi dans les voix des témoignages restitués, cette approche sonore se diffracte en réverbérations et résonances, distorsions et échos, appelant des chants gutturaux, des montées en crêtes escarpées, des retours de respiration d'exorcisme et d'expiation. Quitte à monter parfois en violence, cette composition vivante opère en durée, très maîtrisée, creusant des béances et des distances. Un travail de patience et d'écoute. De réparation ?

Lorsque la représentation tend vers la fin, le dernier témoignage entendu est celui d'une femme convaincue d'avoir récupérée sa puissance, désormais respectée. Enfin, lorsque la représentation s'achève, on remarque que les applaudissements tardent d'abord quelques instants à venir. C'est un excellent signe, à rebours de la frénésie constatée le plus souvent, qui fait les publics, comme acquis à quelque fast show, s'emballer bruyamment dès que le moindre signe atteste de la fin d'un spectacle. Unwanted opère dans une complexité de reconstruction. D'où une précaution, en laquelle certains spectateurs auront déploré un sentiment de confort, un peu précieux, contredisant la rudesse du sujet. Tel n'aura pas été notre ressenti.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 21 octobre 2017 au Monfort, dans le cadre du Festival d'automne.

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