« Until our Hearts Stop » de Meg Stuart

Until our Hearts Stop dure deux heures. Mais là n'est pas la seule raison pour laquelle elle inspire un sentiment de déferlement, qui n'arrête pas de déborder. D'ailleurs, il faut noter d'emblée à quel point elle diffère des précédentes pièces à grand format de cette chorégraphe, Violet, ou Sketches/Notebook, chacune très distincte de l'autre. Or toute une qualité de présence en scène, intrépide, et de regard sur le monde, rebelle et insolent, permettent d'en reconnaître évidemment la patte.

Until our Hearts Stop déroule, avec quelque chose de très plastique, une extension d'actions en nombre suffocant. S'y engagent six danseur.ses et comédien.nes, et trois musicien.nes (parfois mêlés aux précédents, avec quelques accents punk). Cette construction en bout à bout, mais déchaînée, procure la sensation d'une grande dynamique de fond, qui emporte tout. Cela évite, au passage, d'avoir à s'attacher à un catalogue de péripéties mises en série.

Le cadre est pop, façon seventies, collant bien au Théâtre de Nanterre-Amandiers, qui l'accueille. L'action s'égaye volontiers par-delà les limites strictes du plateau, vers les gradins, les galeries latérales, un escalier d'accès aux cintres, dérobé. Au début, la danse y a la consistance de tableaux disposés à l'arrêt, comme une danse-contact ralentie, exposée dans des pauses. Cela donne des architectures de corps mêlés, arc-boutés ou encastrés les uns dans les autres. On pourrait parler d'agencements.

La sensualité n'en est en rien absente, bien au contraire. Celle-ci gagne peu à peu, sur des versants fétichistes, bouffons, "déviants", qui égarent les regards par-delà les assignations et les reconnaissances des pratiques sexuelles normées : de l'incongru à l'invraisemblable, de l'anomalie à l'extraordinaire, de la fantaisie à l'osé, du clin d'oeil à l'indécence crâne. La montée en puissance dramaturgique s'y agrippe.

Photos © Iris Janke

On songerait au dadaïsme, à ses cabarets, pour évoquer un univers oscillant entre du sm gay kitsch, du kamasutra foutraque ; mais encore de l'interactivité absurde avec la salle, et autre prestidigitation de baraque de foire. On l'a compris : ici l'esprit de contrôle ne domine pas, encore moins celui de sérieux. Comme en résistance à tous les retours à l'ordre, le coeur qui menacerait de s'arrêter chez Meg Stuart (selon le titre de sa pièce), le ferait au comble de l'ébullition, de l'échevelé et de l'insolence.

Souvent, on s'est surpris à envier les interprètes d'Until our Hearts Stop, embarquée dans l'équipée d'une aventure à peu d'autres semblable.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 26 avril au Théâtre de Nanterre-Amandiers.

Prochaines dates : 5 juillet au Festival de Marseille. (Festival du15 juin au 9 juillet)

18 au 22 octobre à Berlin (HAU – Hebbel an Ufer).

15 novembre à Londres (Sadler's Wells).

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