« Una mirada lenta » d’ Ana Morales

Ana Morales est passée en peu d’années d’interprète à soliste et de soliste à chorégraphe. C’est à la fois la danseuse et l’auteure que nous avons pu voir, et également entendre dans son taconeo, au théâtre Jean Vilar de Suresnes, dans une pièce ayant pour titre Una mirada lenta, ou, si l’on veut, Un regard alangui.

La notion de lenteur s’oppose à celles de coup d’œil, de jet, de foudroiement du regard. C’est le plus tranquillement du monde que la bailaora fait son entrée en scène, provenant du fond du côté cour, amorçant des moulinets de bras à l’intérieur d’un ring aménagé par Florencio Ortiz sur le plateau du théâtre, éclairé par trois rampes de projecteurs, deux de six, la troisième de sept, fixés à hauteur de mollets. Ne tarde pas à apparaître en fondu lumineux le quatuor d’accompagnateurs assis, côte à côte, en arrière scène. La brune piquante suit une diagonale la menant au premier plan, vers la gauche. Sa robe vert sombre est complétée par une traîne légère et un gilet aux reflets mordorés. Elle est élégante et altière mais sans ostentation.

Rafael Rodriguez, en quelques phrases de guitare, fait taire le silence. Ana joue avec la queue longue et souple de sa robe avant de nous gratifier d’une première routine de zapateado, perchée sur des souliers à épais et hauts talons maintenus par des boucles de cuir, patinés par l’intensif usage. La jeune femme arborera trois tenues différentes au cours de la soirée, après s’être changée par deux fois à vue et sans façon, hors du carré sacré circonscrit par la série de spot lights mais elle gardera de bout en bout ses escarpins. Les premiers claquements de semelles retentissent après le début du cri énergique d’Antonio Campos, suivi des modulations graves du vétéran Juan José Amador. En prime, nous avons droit aux percussions du jeune batteur Daniel Suarez chargé de suppléer les palmeros, voire de rivaliser avec la claquettiste.

Bien que le parti pris de la chorégraphe soit celui d’un flamenco traditionnel, pour ne pas dire classique et que le gala ait décliné nombre de palos réglementaires – successivement : taranto, siguiriya, martinete, soleá, farruca, tango de Malaga, ballade –, celle-ci s’autorise en cours de route quelque échappée belle du côté d’une danse plus contemporaine, plus libre, plus personnelle. Elle a magnifiquement exécuté ses variations dans l’esprit de l’art pur andalou – on pense, par exemple, au long solo au milieu du show, admirablement écrit sur le papier, gracieusement incarné sur les planches, qui alterne mouvements suaves et accélérés à perdre haleine, à son duo avec le batteur et à la séquence à l’éventail. Cela ne l’empêche pas d’innover et de s’autoriser des passages accroupis, à genoux ou carrément au sol, des équilibres audacieux sur la jambe gauche, des cambrures excessives et marches arrière, d’inattendus sautillements.

Expressive, elle nous a paru. Elégante aussi, aucun de doute là-dessus. Généreuse, elle l’a été dans sa prestation devant un public d’aficionados venu en nombre découvrir sa création et l’acclamer, comme il se doit. Le rappel étant tout à fait justifié.

Nicolas Villodre

Vu le 22 mai 2018 au Théâtre Jean Vilar de Suresnes

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