A Turin, une vie de château pour la danse

Le plus insolite des festivals turinois s’appelle Teatro a Corte et donne une lecture tout à fait nouvelle du terme de danse de cour. Les châteaux étant aujourd’hui accessibles à tous, la création contemporaine y est libre de jouer avec les souvenirs de la monarchie et des danses féodales. Beppe Navello, le directeur artistique, a créé cette formule en 2007 pour confronter les dimore sabaude, les demeures savoyardes, à la danse et au cirque contemporains ainsi qu’à d’autres formes, parfois improbables.

Ce festival fête aujourd’hui ses dix ans sans en faire tout un fromage, alors qu’en vérité de bons fromages existent dans la région. Mais en dix ans, on y a progressivement abandonné les ambitions gastronomiques, alors que Teatro a Corte est passé d’une position de gourmand à celle d’un gourmet, en s’ouvrant à des formes de plus en plus diverses du spectacle vivant. Aussi le festival a su apporter au patrimoine de la région un souffle rafraîchissant. Et il est intéressant de noter qu’à Turin la combinaison demeures historiques-danse contemporaine a gagné le soutien institutionnel bien avant qu’on ne voie naître en France la manifestation Monuments en Mouvement.

Les châteaux font du bien à la danse, et les danseurs le leur rendent bien en leur insufflant une vitalité bienvenue. Si tous les spectacles de Teatro a Corte ne se déroulent pas dans des murs chargés d’histoire monarchique, c’est tout de même vrai pour une majorité des propositions. L’édition 2016 s’y emploie notamment en invitant des chorégraphes à imaginer des parcours dans les couloirs, salles ou lieux de culte qui sont en soi des œuvres, forcément spectaculaires.

Ambra Senatore : Promenade au Château…

Pour l’édition 2016, Navello a proposé à Ambra Senatore de s’approprier plusieurs espaces de la Reggia di Venaria Reale, résidence des rois de Savoie dont l’architecture rappelle le Château de Versailles. C’est par ailleurs à Navello qu’on doit la découverte de la chorégraphe turinoise, aujourd’hui à la direction du CCN de Nantes. D’abord en solo, puis accompagnée de trois autres danseurs de sa compagnie, Senatore, dont ce n’est que le deuxième projet in situ, y fait preuve d’humour bien trempé et d’ironie bien tempérée, exactement comme dans ses créations pour la scène.

Promenade au Château s’inspire autant de l’architecture historique et de l’univers artistique que de l’attitude des visiteurs. A travers ces influences, la danse révèle l’énergie spécifique d’un couloir, d’une rotonde ou d’une chapelle, en amplifiant l’intimité ou l’exubérance de chaque lieu. L’enjeu peut déstabiliser, la rencontre avec le passé peut peser, la proximité entre interprètes et spectateurs peut désarçonner de deux côtés. De ces défis, Ambra Senatore et ses danseurs n’ont fait qu’une bouchée, les reprenant à leur avantage.
 

… de Chambord !

Après les deux premières représentations, la Promenade au Château se poursuit du 15 au 17 juillet à Venaria Reale et connaîtra de nouvelles explorations au Château de Chambord lors de la 33ème édition des Journées européennes du patrimoine, les 17 et 18 septembre prochains.

Pourquoi Chambord ? Navello : « Grâce à mon amitié avec Frédéric Bouilleux, l’ancien directeur de l’Alliance Française de Turin, nommé directeur général adjoint du Domaine National de Chambord en 2014 ! Ensemble, nous avions imaginé beaucoup de spectacles, parfois insolites, par exemple un parcours sur le thème du voyage, joué dans le métro turinois par des comédiens français et italiens. C’était en 2012. Et le Château de Chambord entretient aujourd’hui des liens forts avec la Venaria Reale. Dès la nomination de Frédéric Bouilleux à Chambord, nous avons cherché des projets communs, et Ambra Senatore, artiste turinoise qui, d’une part, connaît très bien Teatro a Corte et, d’autre part, a accompli un parcours exemplaire en France, s’est naturellement imposée. »
 

RE-AL Dances à Aglié

Deux Catalanes et un Italien, un château et trois solos pour une visite chorégraphique d’un lieu d’exception. Que l’on soit chorégraphe-interprète ou spectateur, le concept a tout pour séduire : Trois chorégraphes qui visitent un château, qui y choisissent un espace pour le solo de chacun, qui travaillent leurs créations à distance mais restent en contact pour s’inspirer mutuellement. Au résultat, il y aura, au lieu d’un enchaînement de trois solos, un spectacle cohérent, subtil, intelligent…

RE-AL Dances © Thomas Hahn

Et ça marche, à condition que chacun joue le jeu. Sauf qu’au château d’Aglié, le jeune chorégraphe Andrea Costanzo Martini, qui travaille entre Israël (il est professeur de Gaga!) et son Italie natale, ne s’est pas prêté au jeu, ni avec les deux chorégraphes catalanes, ni avec l’architecture du lieu. Il s’est tout simplement réfugié dans le minuscule théâtre frontal du château, où il s’est plu à ajouter à sa présence un dédoublement, voir triplement par écran TV, pour se lancer dans une parodie de striptease. Il peut être drôle de s’amuser dans une surenchère par rapport aux stéréotypes sur le macho italien, mais c’était ici forcément hors sujet, ramenant la satire imaginée à sa plus plate réalité.  

Mais il y avait Ines Boza, cofondatrice de la compagnie de danse Senza Tempo et Roser Lopez Espinosa, autre Catalane qui a travaillé dans les compagnies de Père Faura, Angels Margarit et Cesc Gelabert. Ells ont, chacune, et puis ensemble, su capter l’esprit du lieu et instaurer un vrai dialogue avec l’architecture et son époque, et même avec l’esprit et le caractère de la danse baroque, refusant au passage, et fort heureusement, à Martini la possibilité de démolir le projet RE-AL Dances.

Promenades autour des châteaux

Le dialogue du corps avec l’architecture relève tout autant des affaires extérieures. Willi Dorner est Autrichien. Depuis 2007, sa performance Bodies in Urban Spaces fait le tour du monde, en recrutant des interprètes locaux pour les faire disparaître dans l’architecture urbaine, si bien qu’on finit toujours par les retrouver, grâce aux couleurs signalétiques de leurs vêtements de sport. Ces corps dans l’espace urbain sont tantôt un, tantôt deux, et parfois une dizaine de citoyens locaux, capables de se plier à souhait. C’est pourquoi il leur faut tout de même un degré avancé de pratique corporelle.

Le spectacle, fort de représentations dans bientôt une centaine de villes à travers le monde, ressemble à une machine bien huilée, alors que la compagnie prend autant de risques que les performers. La confrontation entre l’architecture urbaine et le corps apparemment inerte brouille toutes les pistes entre le visible et l’invisible, entre la force d’une présence et son effacement. A Turin, le château choisi, situé dans un jardin public, n’a été que le point de départ d’un parcours permettant de changer radicalement son regard sur les éléments apparemment banals du mobilier et de l’architecture urbains.

Willi Dorner © Thomas Hahn

Aussi éphémères soient-elles, les performances-éclair (des dizaines en une heure de parcours) témoignent d’une volonté de reconquête de l’environnement urbain par les citoyens qui jettent leurs corps dans la bataille pour chaque centimètre d’espace vital. Car Bodies in Urban Spaces oblige chaque performer à (se) plier face à une autorité toute-puissante, quelle qu’en soit a forme.

Un château, deux agrès

Qui dit château, dit parc, jardins, bassins d’eau etc. A Stupinigi, face au pavillon de chasse royal, portant fièrement sa coiffe de cerf (non volant mais d’autant plus aérien), les duos circassiens furent roi, grâce aux compagnies françaises. D’une part, Pauline Barboux et Jeanne Ragu en suspension dans leur Quadrisse, jeu de vases communicants entre quatre drisses, où elles dansaient un tango plus qu’aérien, accompagnées du trio très inventif dirigé par le bandonéoniste Carmino d’Angelo qui a l’habitude de diriger les plus grands orchestres de cirque.

D’autre part, Les Colporteurs, compagnie phare du cirque contemporain français, avec deux duos, Evohé et Le Chas du violon. Sur une structure faite de tubes et de fils de fer croisés, se rencontrent des personnages caustiques entre rivalité et amitié. Le nom des Colporteurs garantit à lui seul une excellence technique et une recherche sur la forme. Dommage que les quatre acrobates se délestent bien trop vite de leurs caractères intrigants, sans mener au bout leurs petites histoires si bien mises en place. Mais face à des façades historiques, le cirque contemporain est en soi un geste acrobatique et poétique percutant.

Les Colporteurs © Thomas Hahn

Teatro a Corte se concentre désormais sur deux longs week-end, à partir du jeudi, voire du mercredi, et le second temps fort, du 13 au 17 juillet, verra, outre Ambra Senatore et le Groupe F, la compagnie Adrien M & Claire B avec Hakanaï (lire notre critique) ainsi que La Partida, un match de foot non seulement entre hommes et femmes, mais aussi entre danseurs et footballeurs. Encore une idée catalane iconoclaste…

Thomas Hahn

www.teatroacorte.it

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