« Trois Sacres » : Sylvain Groud invite Bérénice Bejo

Danse, musique et textes convoquent le désir,  sur la partition de Stravinski. Mais le Sacre met la barre très haute.

Le tableau le plus marquant de Trois Sacres voit Sylvain Groud, le torse dénudé, se consumer dans une lumière rouge, plus ardente que toutes flammes réelles. Son sang semble entrer en ébullition. Aucun doute, cet homme brûle de désir pour la femme qui lui tourne autour, discrètement, en fond de scène. Elle, c’est Bérénice Bejo, l’actrice au César obtenu pour sa prestation dans le film The Artist.

Dans Trois Sacres, elle interprète trois textes qui disent les états d’étonnement et  de confusion de la femme face à l’excitation amoureuse et au désir. Elle suit Groud dans une danse fluide et harmonieuse. En boîte de nuit, elle se laisse charmer et draguer. Il fait le fou, elle rit. Et c’est parti pour un fantasme de feu. Un rituel ?

Groud élu, Bejo sacrifiée

Bejo est une vedette de l’écran et s’est taillée un bon succès sur les planches, dans un face à face avec Stéphane de Groodt dans Tout ce que vous voulez. Mais réciter des textes face à un danseur, c’est encore une autre paire de manches. On ne peut reprocher à Bejo que sa voix ne porte pas et que sa danse paraît pâle et imprécise, face à la puissance d’un danseur en pleine force et maturité. Ce serait à Groud d’aller sur un terrain chorégraphique plus facile à partager avec sa partenaire, comme Akram Khan a su le faire dans I’n’I, son duo avec Juliette Binoche, pièce construite autour d’une vraie rencontre de deux personnalités fortes.

Le déséquilibre entre Groud et Bejo ne réduit pas seulement le suspense, il met en cause le propos même de Trois Sacres, tel que présenté au public: « L’élue devient l’élu. A la faveur d’un renversement, le corps masculin est représenté en proie au regard d’une femme. » Il est vrai que depuis Jorge Donn, on n’avait guère vu de Sacre avec un élu masculin. Et encore, Béjart n’était pas mu par la question du désir féminin, le transposant vers le terrain du sacré.

Des désirs en quête de hauteur

Et Groud ? Il passe du jogging au costume, se prépare au jeu de la séduction et le met en œuvre. Du début à la fin, Trois Sacres met le désir de l’homme au centre du plateau et de l’action. Celui de la femme existe dans une dimension littéraire, mais peine à s’incarner dans la force et la liberté d’un regard moins tamisé, plus offensif et dévorateur. Du Groud incandescent à la prédatrice, l’étincèle a du mal à passer. En termes de « renversement », tel qu’il est ici revendiqué, Bejo incarne, au mieux, le désir féminin d’être désirée. Un positionnement nettement plus passif.

Fallait-il convoquer Stravinski pour cette négociation des sens, autour du vertige de l’attirance ? Un Sacre ne fait pas le printemps, et pourtant, un Sacre, c’est déjà énorme, ici comme partout ailleurs. Trois Sacres poussent la surenchère vers des sommets, surtout pour un duo intimiste. Il n’y a qu’un seul Sacre, mais beaucoup d’interprétations. A condition de ne pas l’enfermer.

Groud décompose la partition en trois tableaux, et c’est dans le premier qu’il réussit à surprendre Stravinski. Le coureur accélère, puis s’essouffle. En sportif de la nuit, il court et martèle l’ostinato, captant toute l’énergie du Sacre. Cette manière d’adorer la terre en la piétinant nous ramène déjà à des pratiques individuelles d’Ersatz contemporain de rituels collectifs. Groud voulait aller plus loin dans l’intime pour renverser le Sacre. Mais celui-ci, tel un vieux sage, possède la force de résister aux désirs.

Thomas Hahn

Vu le 9 avril 2017, festival Séquence Danse, Centquatre-Paris

Création : 14/15 octobre 2016, Théâtre-Sénart, Scène nationale, Lieusaint

Chorégraphie  SYLVAIN GROUD

Interprétation  BÉRÉNICE BEJO et SYLVAIN GROUD
Musique  LE SACRE DU PRINTEMPS, IGOR STRAVINSKI

Libres adaptations de textes choisis
ANNE BERT, L’Eau à la bouche, Éditions Numeriklivres
FRANÇOISE SIMPÈRE, Des Désirs et des hommes, Éditions Blanche
CHRISTINE ET OLIVIER WALTER, La Divine Primitive, Éditions Unicités

Création lumière  MICHAËL DEZ
Stylisme  SABRINA RICCARDI

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