Tours d’Horizons : « Ils n’ont rien vu » de Thomas Lebrun

Une pièce coup de poing. Un poème pour la paix.

Thomas Lebrun débute Ils n’ont rien vu avec les neuf danseurs à genoux en ligne face au public qui, très lentement et très délicatement plient en même temps chacun une feuille de papier dans plusieurs sens. Une séquence où l’origami va représenter, on le comprendra par la suite, une grue, devenue après la bombe atomique sur Hiroshima, le symbole international de la paix au Japon. (lire notre entretien)

Le lieu où va se dérouler l’intrigue de la pièce étant dévoilé, deux voix envahissent la salle. « Tu n’as rien vu à Hiroshima, rien » dit Lui. Emmanuelle Riva répond : « J’ai tout vu. Tout. Ainsi l’hôpital, je l’ai vu. J’en suis sûre. L’hôpital existe à Hiroshima. Comment aurais-je pu éviter de le voir ? » Lui, « tu n’as pas vu d’hôpital à Hiroshima. Tu n’as rien vu à Hiroshima. » Et ainsi de suite Elle poursuit sa description de l’horreur après le bombardement atomique du 6 aout 1945.

Ce dialogue délicat et sensuel, extrait du début du film Hiroshima mon amour réalisé par Alain Resnais sur un scénario de Marguerite Duras (1959), est un poème d’amour et de mort qui invoque le passé et lance un appel entre la réconciliation des peuples.

Sur cette longue scène d’une intense émotion, Thomas Lebrun distille une danse extrêmement précise dont les sommes de petits détails déploient lentement et graduellement des mouvements à la fois traditionnels et contemporains qui définissent le Japon d’hier et le Japon d’aujourd’hui.

Les extraordinaires lumières de Françoise Michel donnent sens à une progression dramatique alors qu’un boro bleu recouvre intégralement le sol du plateau. Cet assemblage de tissus usés qui étaient autrefois récupérés par les pauvres pour en faire d’autres pièces fut conçu à l’ancienne par la  plasticienne Rieko Koga. Alors que tout s’assombrit, que la danse se poursuit, rien, pour autant, n’annonce la catastrophe.

La suite est un choc. Un choc émotionnel terrible, un coup de poing dans l’estomac lorsque sur La danse du Vent, la bombe explose, provoque un souffle impétueux et stoppe net les interprètes dans leurs mouvements. Ils brûlent net à cause de l’intensité de cette bombe. La nature est ravagée par le souffle. Plus aucune vie n’existe. Il ne reste sur scène qu’un tableau magnifique et horrible de personnages figés, statufiés, dont on devine les cris d’horreur qu’ils ont poussé avant de décéder.

Galerie photo © Frédéric Iovino

Thomas Lebrun a réussi l’exploit de pouvoir déclencher par le biais de la danse des instants d’une immense puissance tout en demeurant raffiné. Et c’est justement cette délicatesse qui rend ce drame encore plus vrai, horrible, insensé. Il possède un sens exceptionnel de l’écriture dramaturgique.

Aussi, il serait dommage de déflorer la suite de cet impeccable ouvrage. D’expliquer comment et pourquoi le public arrive à reprendre son souffle après une scène aussi intense.  Pour autant, on peut évoquer les aptitudes de la dérision et de la démesure toujours très développés chez le chorégraphe qui n’hésite pas à mettre en scène des personnages d’hier et d’aujourd’hui qui ont marqué l’Histoire. Oui, il y a de l’humour dans le dernier tableau, mais il est aussi terrible car il fait intervenir, de façon outrancière dans le style des mangas, des gens qui ont, ou pourront, détruire, anéantir des peuples et la terre.  

Ils n’ont rien vu se conjugue comme un opéra sans aucun un lyrisme excessif. Il y a des danseurs exceptionnels, des costumes splendides, des tableaux magnifiques, un profond respect pour les coutumes japonaises, un drame qui provoque un choc émotionnel peu commun et surtout des faits historiques évoqués (comme la petite fille aux mille grues) et une danse qui débordent de poésie. Un poème pour la paix !

Sophie Lesort

Spectacle vu le 7 juin 2019 à Tours, dans le cadre de Tours d’Horizons

Centre chorégraphique national de Tours

Ils n’ont rien vu, chorégraphie : Thomas Lebrun

Interprètes : Maxime Camo, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Karima El Amrani, Akiko Kajihara, Anne-Sophie Lancelin, Matthieu Patarozzi, Léa Scher, Yohann Têté

Musiques : Japanese Traditional Percussion Taiko, Giovanni Fusco, Geogres Delerue, Paul Mark, his Orchestra and Voices, Gen-ichiro Murakami, Toshiya Sukegawa, Group from Miyazaki Prefecture, Ensemble Nipponia, Group from Nikko, André Mehmari, François Morin, Joji Hirota taiko drummers

Témoignages : Kotani Takako, Naghara Makato, Numata Suzuko, Orimen Shigeko, Sasaki Shigeo

Création boro : Rieko Koga
Création lumière : Françoise Michel
Création son : Mélodie Souquet
Création costumes : Jeanne Guellaff
Confection costumes : Jeanne Guellaff et Kite Vollard

En tournée : 17/01/2020 Les Quinconces-L’espal, Scène nationale du Mans - 21/01 Centre National de Danse Contemporaine d’Angers - 5 > 11/03 | Chaillot - Théâtre national de la Danse, Paris - 17/03 | L’Onde, Théâtre Centre d’art, Vélizy-Villacoublay - 24/03 Scène nationale dOrléans - 26/03 | L’Hectare, scène conventionnée, Vendôme (avec la Halle aux grains, scène nationale de Blois) - 5/05 | Le Merlan, scène nationale, Marseille - 7/05 | La Passerelle, scène nationale de Gap et des Alpes du Sud

 

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