Tours d’Horizons : entretien avec Bernardo Montet

Tours d’Horizons : processus de création de Mon âme pour un baiser de Bernardo Montet. Le chorégraphe explique les intentions de cette pièce extrêmement puissante qui aborde plusieurs thèmes de la société

Danser Canal Historique : Quelle est la base de votre création ?

Bernardo Montet : Nous sommes partis sur le principe de l’autoportrait que pratique la dramaturge Patricia Allio. Elle pose les questions qu’elle aimerait développer sans jamais parler de soi. Ceci va du rapport aux femmes, au travail, aux hommes, a la propriété, à l’homosexualité, à la religion…

Dans le même processus j’ai demandé à mes trois interprètes de développer cette démarche. Ca peut être un autoportrait au vide, à l’intolérance, à ma bicyclette…. Soit comment à partir d’un thème parler de soi en ne faisant s’exprimer que le sujet.

Les trois danseuses ont fait plusieurs propositions que Patricia a sélectionnées avec leur accord pour finalement aboutir sur un sujet.

DCH : Quels sont thèmes qui ont été retenus ?

Bernardo Montet : L’ivoirienne, Nadia Beugré, un autoportrait à la vierge. La brésilienne, Isabela Fernandes de Santana, un autoportrait à Ailton Krenak et la française, Suzie Babin, un autoportrait à son frère.

DCH : Ce ne sont pas des sujets anodins.

Bernardo Montet : L’autoportrait à la vierge pose toute la question qu’on peut avoir par rapport à la religion qui a été très déterminante dans la colonisation. Moi aussi je m’interroge à ce sujet, savoir comment le virus colonial s’est infiltré, car même quand les colons sont partis, ce virus est resté. Aujourd’hui des locaux se comportent comme des colons. Nadia est très virulente, elle peut paraitre même choquante dans ses propos.

Isabela reprend le discours de l’activiste amérindien d’Ailton Krenak en septembre 1987, à l’assemblée nationale constituante à la fin de la dictature au Brésil. Jusqu’à aujourd’hui et d’autant plus depuis l’élection de Bolsonaro, il lutte pour la reconnaissance et le respect des peuples indigènes afin qu’ils conservent leurs territoires. Par le biais de ce texte, la danseuse pose la question : qu’est ce que c’est aujourd’hui d’être brésilien et sur le pouvoir de la majorité sur les minorités.

Quant à Suzie, il s’agit d’un autoportrait à son frère qui l’a violée. Et là, bien qu’elle lui prouve qu’elle l‘aime, se mettent en place les problèmes de l’abus sexuel, de l’autoritarisme, de l’innocence, de l’ignorance, de la blessure qui prendra tant de temps à guérir. Son histoire est vraie et créé une réelle ambigüité.

DCH : Comment ces choses là arrivent sur un plateau ?

Bernardo Montet : Avoir un auteur permet de mettre de la distance à l’émotion et à l’affectif. Patricia Allio a redistribué différemment les questions dans chaque dénonciation faite par les interprètes. Dans l’écriture, il y a des seuils de tolérance très relatives et très culturelles.

DCH : C’est la première fois que vous travaillez uniquement avec des femmes.

Bernardo Montet : Oui, et je trouve ça génial de travailler avec ces trois jeunes danseuses. Je ne peux pas me projeter physiquement dans un corps de femme, je suis obligé d’être à l’écoute de ce qui se passe. Du cycle féminin qui change le rapport à la danse, à l’autorité, il faut accepter la contradiction. Elles ont toutes les trois une très forte personnalité qui se reflète dans leurs interprétations. Elles sont aussi puissantes que des hommes, aussi volontaires et développent en même temps une fragilité hors du commun. La danse en est encore plus parlante. Elles se soutiennent dans les sujets abordés dans les histoires vraies qu’elles mélangent. Le fait de ce qu’elles dénoncent soit revendiqué par le biais du mouvement permet d’avoir un message universel. Et surtout, je danse grâce à elles.

DCH : Comment les avez-vous recrutées et comment cette création a-t’elle vu le jour ?

Bernardo Montet : Pour la première fois de ma vie, et le fait que Thomas Lebrun ait accepté cette création pour les 30 ans du CCN de Tours que j’ai aussi dirigé, j’ai monté une production et organisé une petite tournée grâce au soutien d’Ambra Senatore du CCN de Nantes et à Christophe Martin (micadanses). Généralement, je fais l’inverse, mais je voulais un coup de foudre artistique, c’est pourquoi je suis parti dans le vide et bien m’en a pris parce que j’ai eu la chance de faire la connaissance d’Isabela avec qui j’ai parlé pendant des heures avant de me décider, de découvrir Nadia au Quartz à Brest et de recontacter Suzie avec qui j’avais déjà travaillé. Je fus guidé par mon intuition au hasard des rencontres.

DCH : Vous utilisez pour la première fois un texte politique

Bernardo Montet : Oui, c’est vrai avec le discours d’Ailton Kranak. J’espère et je pense que chacun là ou il est peut agir quelque soit son niveau social. Il faut être engagé comme jamais et je pense que les artistes ont un très grand rôle à jouer dans ce domaine. Aujourd’hui, je sens intuitivement la profondeur d’une politisation sur ma manière de m’engager dans le travail. Mais mettre les choses aussi clairement, ça ne m’est jamais arrivé. C’est là où le monde des danseurs trouve sa place, il n’y a que nous qui pouvons faire ça de nos jours.

DCH : Que signifie ce titre « Mon âme pour un baiser » ?

Bernardo Montet : Plusieurs choses. Je trouve que lorsque l’on donne un baiser, que ca soit à ton enfant, ou à ton ou ta partenaire, ce sont des moments où on filtre tout. C’est un moment fugitif, sur une très petite surface du corps et pourtant l’intensité que tu laisses dans un baiser, énorme ou petit, c’est ton âme que tu donnes. C’est aussi qu’à un moment de l’histoire de l’humanité, on ne donnait pas d’âme aux indigènes. Donc mon âme, c’est une revendication très forte. J’ai une âme en tant que revendication politique et comme revendication amoureuse. Et la donner dans un baiser, c’est pour moi l’acte absolu de l’amour. Et l’amour est aujourd’hui le socle indispensable pour plus de solidarité, plus d’empathie et de fraternité dans un monde qui érige des murs. Nous devons être des guerriers de l’amour. Il faut bien une stratégie pour imposer ça sans fusil.

Je ne sais pas si avec des hommes pour interprètes, j’aurai pensé à ce titre là qui est un condensé de ce qu’est l’humain et bien entendu en rapport avec la pièce. Mais il faut être à la hauteur (rires).

Propos recueillis par Sophie Lesort

« Mon âme pour un baiser » chorégraphie de Bernardo Montet

Interprètes : Suzie Babin, Isabela Fernandes de Santana, Nadia Beugré
Collaboration dramaturgique : Patricia Allio
Conception sonore : Alain Mahé
Scénographie : Gilles Touyard
Lumières : Maude Raymond

En tournée : les 4 et 5 octobre au Quartz Brest ; 13 et 14 janvier 2020, Faits d’Hiver (Micadanses)

Festival Tours d’Horizons jusqu’au 15 juin :

 

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