« Tillandsia » d’Anne Perbal

Il nous a été donné de découvrir rue Geoffroy Lasnier trois des quatre parties du solo qu’Anne Perbal crée actuellement et donnera en intégralité le 1er décembre 2018 à Beaugency.

Le premier tableau, car c’en est un, tant la danseuse affectionne le surplace, la quasi-immobilité – celles des membres inférieurs en particulier –, la lenteur, se déroule sur une belle composition électronique de Ryoji Ikeda. Vêtue d’un justaucorps et d’une longue jupe noirs, pieds nus, Anne Perbal exécute une série d’amples et extrêmement souples mouvements de bras tenant entre ses mains un bouquet de hautes herbes. Les gestes sont bissés ad lib, sur un tempo languide qui contraste avec le vivace nettement plus entraînant de la musique. Tout du corps et de l’accessoire vibre et ondule au gré du souffle du ventilo posé à quelques pieds côté jardin.

En se changeant à vue sur une muzak de relaxation au piano, la danseuse devient autre. De la prêtresse hiératique, voire de la déesse serpent de Knossos, elle se métamorphose en femme sans visage, la partie supérieure du corps étant dissimulée par un film de nylon doré ne cessant de frissonner suivant les caprices d’Eole, de brasiller suivant la lueur ambiante. On ne peut s’empêcher de penser à la variation grahamienne Lamentation (1943), les percussions de Mika Vainio s’étant substituées au piano de Louis Horst, le lamé ayant remplacé le jersey. Sauf que la gestuelle contemporaine n’a ici rien d’emphatique, rien d’expressionniste, rien de torturé.

D’objet d’art cinétique qui étincelle, masquant tout fors les gambettes, la soliste en vient à incarner une figure féminine plus puissante, un bas-relief triomphant, érotique et guerrier à la fois. Elle joue à ce moment-là d’un carré de soie claire, large et ductile, comme d’une bannière mais aussi d’un rets destiné à capter le regard du spectateur après l’avoir, ce qu’il faut, affriandé. L’élémentarité de la danse est soulignée par la musique répétitive du groupe techno allemand Recondite.

Galerie photo © Sébastien Joffard

 L’ordre des séquences est ainsi voulu par l’auteure, même si chaque partie peut être donnée séparément, que ce soit sur les planches ou dans d’autres cadres que celui du théâtre.

Chaque geste est pensé et pesé par la chorégraphe. Rien, pratiquement, n’est laissé au hasard. Pas plus qu’à l’improviste. Les jeux formels sont de toute beauté et éternité, antiques et graves comme ceux qui s’imposèrent à Isadora, gymniques et même eurythmiques, cabaretiers également.

La pièce met en scène la danse et les éléments et traite à sa façon du vent dans les branches de tillandsias, incurve les herbes comme des bras – à moins que ce ne soit l’inverse –, dessine des cerceaux, des figures géométriques, symétriques, miroitantes, insiste s’il le fallait sur la latéralité, l’avant et l’arrière, cristallise des allégories, des figures de légende, avec grâce et fluidité.

Nicolas Villodre

Vu le 18 octobre 2018 à Micadanses dans le cadre de l’aide au projet.

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