Thierry Malandain : « La danse peut tout faire »

A la tête depuis vingt ans du CCN Malandain Ballet Biarritz, Thierry Malandain aborde son 86e ballet, Marie-Antoinette, qui sera créé le 29 mars prochain à l’Opéra Royal de Versailles. Entretien avec un chorégraphe pour qui la danse, plus que jamais, « est une chose sérieuse ».

Danser Canal Historique : Votre prochaine création, Marie-Antoinette, est une commande de Laurent Brunner, directeur de Château de Versailles Spectacles. Pourquoi avoir accepté ?

Thierry Malandain : Au début, je voulais refuser ! Le sujet me semblait trop difficile à traiter. J’ai suggéré, à la place, de monter le ballet Cydalise et le chèvrepied, qui a été créé en 1923 par Léo Staats sur une composition de Gabriel Pierné avec Zambelli et Aveline dans les rôles titres, dont l’action se passe justement à Versailles. Mais en raison, notamment, de la taille trop restreinte de la fosse de l’opéra, c’était impossible. J’ai donc surmonté mes réticences, et me suis mis au travail.
 

DCH : Comment avez-vous procédé ?

Thierry Malandain: J’ai commencé par relire le Marie-Antoinette de Stefan Zweig, que j’avais lu il y a longtemps. En suivant les conseils de Cécile Coutin, conservateur en chef honoraire et vice-présidente de l’association des amis de Marie-Antoinette, je me suis aussi plongé dans plusieurs biographies de la reine mais aussi de Fersen. J’ai aussi découvert des mangas japonais, car Marie-Antoinette est très connue au Japon. Et plus je lisais, plus je paniquais. Par quel bout prendre cette histoire complexe et surtout, comment la traiter par la danse ? Sans parler du choix de la musique…
 

DCH : Quel type de musique souhaitiez-vous ?

Thierry Malandain : Parmi les partitions du 18e siècle qui n’avaient pas déjà été utilisées pour la scène, je ne trouvais pas de véritable dramaturgie. J’ai alors pensé à Alfred Schnittke, un contemporain d’origine russe mort à la fin du 20e siècle. Ses concertos grosso rendent hommage à la musique du 18e siècle de façon très noire, décalée, ce qui pouvait être intéressant. Mais les droits étaient excessivement élevés et à part moi, cette musique ne séduisait pas grand monde. C’est alors que je suis tombé sur les symphonies Matin, Midi et Soir de Haydn (6, 7 et 8), qui forment un cycle illustrant les heures du jour et correspondaient bien au découpage que j’envisageais.
 

DCH : Quelle est votre vision de Marie-Antoinette ?

Thierry Malandain : Humainement, je préfère Louis XVI, beaucoup plus attachant. Marie-Antoinette n’est pas vraiment sympathique, mais à sa décharge, rien ne la préparait au rôle qu’elle allait assumer. Elle avait été élevée en Autriche par l’impératrice Marie-Thérèse, une mère très proche de ses enfants à la différence de ce qui se pratiquait à la cour de France. Cette éducation familiale, moins formelle, la mettait d’emblée en porte à faux. Elle avait un côté naturel et rebelle, était un peu paresseuse. Et le drame intime de son mariage, non consommé pendant sept ans en raison des difficultés techniques de son époux, l’a sans doute fragilisée… Elle a commis aussi beaucoup de maladresses, en voulant échapper aux rigueurs de l’étiquette à Trianon, puis dans son Hameau, tout en ayant le tort de se mêler des affaires du royaume.
 

DCH : Comment raconter son histoire ?

Thierry Malandain : Pour moi, le cadre temporel et spatial, c’est Versailles. La reine arrive au château le 16 mai 1770, pour célébrer ses noces dans cet Opéra qui vient précisément d’être achevé à cet effet, et le quitte définitivement le 6 octobre 1789. Entre ces deux dates, plusieurs moments découpent l’action et scandent son destin. Avec une sorte de pressentiment funeste car curieusement, bien avant sa fin tragique, ses premiers pas en France sont d’emblée marqués par des épisodes qui dessinent sur son front « l’étoile du malheur », comme elle l’a elle-même écrit. A Versailles, elle vit dans un monde à la fois protégé et menacé : dès qu’elle le quitte, tout s’effondre. Quant à l’approche du personnage lui-même, la seule façon pour moi est d’en faire d’abord un être humain, plutôt qu’un personnage historique ou politique.

DCH : Le 18e siècle est le règne de la belle danse, autrement dit la danse baroque. Ce qui n’est pas votre style chorégraphique…

Thierry Malandain : Bien sûr, j’ai regardé beaucoup d’images et de vidéos de danse baroque et j’ai travaillé dans cette veine-là, en particulier dans les ensembles et les scènes de bal. Toutefois, mon but n’est pas de copier un style, mais d’approcher cette époque avec un regard d’aujourd’hui. Je m’inspire donc de la gestuelle baroque en la rapprochant de mon propre univers. D’ailleurs, cette période est aussi le moment où, en 1775, la reine nomme maître des ballets de l’Opéra Jean-Georges Noverre, dont les fameuses Lettres sur la danse ouvriront la voie à tous les ballets du 19e siècle. Dès cette époque, la danse n’est plus considérée comme un simple divertissement mais comme une chose sérieuse. Elle peut tout dire et tout faire, ce que je partage absolument. Je ne peux pas chorégraphier lorsqu’il n’y a pas de sens, de direction à donner à la danse.
 

DCH : Après ce ballet, quels sont vos autres projets ?

Thierry Malandain : Je prépare pour l’automne 2019 une pièce pour le 250e anniversaire de la mort de Beethoven, commandée par l’Opéra de Bonn et qui sera interprétée par le Malandain Ballet Biarritz. J’aimerais aussi, plus tard, pouvoir créer un Oiseau de Feu, un Daphnis et Chloé, revisiter tout un tas de ballets anciens qui n’intéressent plus personne… Mais actuellement, j’ai du mal à me projeter dans l’avenir. Concernant le CCN, je suis déjà dans une situation dérogatoire (par rapport à la règle des trois mandats). La prochaine échéance, en décembre 2019, a été reportée à 2022 sous réserve d’une auto-évaluation de ces vingt dernières années et de la définition d’un projet pour ces trois années supplémentaires. J’ai le sentiment irritant que même après toutes ces années dévolues à faire vivre la danse en France, il faut toujours faire ses preuves ! Lorsque je suis dans le studio avec les danseurs en train de créer, tout va bien, mais j’ai de plus en plus de mal à supporter les pressions administratives et financières quotidiennes. Les prochaines années marqueront sans doute pour moi la fin d’un cycle, dont l’étape suivante reste à définir.

Propos recueillis par Isabelle Calabre

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