Système Castafiore : « Anthologie du Cauchemar »

De quoi sont faites nos angoisses les plus intimes ? Système Castafiore met en scène un bestiaire romantique et fantasmagorique dans une troublante douceur aérienne.

De quoi rêve-t-on à l’heure des cauchemars ? Probablement pas de ces bêtes aux  mains squelettiques  ou  au bec gigantesque qui peuplent l’Anthologie du Cauchemar de Système Castafiore. Peu importe. Une anthologie n’est un micro-trottoir. Les tableaux imaginés par Karl Biscuit et chorégraphiés par Marcia Barcellos sont plutôt « un florilège de saynètes qui ont trait autant à la fantasmagorie des rêves qu’à leurs modalités d’interprétation », selon Biscuit qui nous donne à voir plutôt une anthologie de la représentation du cauchemar à travers les siècles.

La présence du romantisme est forte : Sirènes allongées éthériques à la chevelure sans fin, envols vertigineux, prisons fantasmagoriques, paysages forestiers embrumés,  tendresses zoophiles...

Ces images romantiques qui nous hantent

Ces images romantiques, des tableaux de Johann Heinrich Füssli à Gaston Bachelard (l’incontournable L’eau et les rêves) mettent en scène des angoisses, aussi universelles que liées à leur époque. Füssli (1741-1825), appelé The Wild Swiss, fut un précurseur de nos films d’horreur. Ses créatures animales, porteuses de nos fantasmes les plus effrayants, ne le deviennent que parce que leur présence  apparemment maléfique affronte l’innocence  toute aussi fantasmée d’une jeune fille endormie et sans défense, entre l’éveil et le sommeil, entre la vie et la mort. Ces images n’ont évidemment pas fini de nous hanter.

Biscuit et Marcellos signent donc une « hantologie » culturelle qui exprime avant tout notre peur de la mort et estompe les frontières entre le réel et l’irréel, le  blanc et le noir,  la présence physique des danseurs et les projections visuelles, le conscient et l’inconscient: « Vous ne pouvez échapper à votre ombre, mais vous pouvez danser avec elle ».

Les danses masquées et les images de créatures mi-humaines mi-animales de l’Anthologie du Cauchemar appartiennent à l’ensemble de  l’humanité. La vision des créatures et fantasmes renvoie avant tout à l’art, par un traitement graphique et plastique distancié et sans intention de nuire. Il faudrait d’abord prouver la moindre intention maléfique d’une statue de commandeur qui s’anime ou d’une taupe surdimensionnée. Biscuit ne leur fait aucun procès d’intention.

Technologies de pointe

Système Castafiore mènent depuis longtemps des recherches appuyées et très inspirées sur la fusion entre danse et images, utilisant tantôt la 3D tantôt le mapping. C’est ce procédé qui leur permet ici de jouer sur la profondeur du plateau, avec des projections sur trois niveaux, divisant la scène en plusieurs couloirs lumineux, jouant sur plusieurs projecteurs vidéo qui envoient les images sur les écrans dans un angle de projection vertigineusement escarpé, ce qui permet d’encastrer les images projetées les unes dans les autres, ou bien de faire vriller une danseuse suspendue à l’intérieur de toiles d’araignées plus ou moins abstraites.

S’y ajoute ici le travail très plastique de Christian Burle sur les costumes, dont beaucoup intègrent des harnais permettant de suspendre les danseurs aux cintres. Aussi Tuomas Lahti peut-il évoluer en horizontale, dans le corps d’un insecte géant, sans s’appuyer sur ses jambes de plusieurs mètres.

Dans plusieurs tableaux, la danse devient discipline aérienne, pour mieux se détacher du réel et ouvrir le portes du rêve, entourée d’images subliminales.

Cette Anthologie du Cauchemar est un spectacle rêvé, une confiture de cauchemars aux saveurs exquises !

Thomas Hahn

Vu au Théâtre de Grasse, le 26 février 2019

Mise en scène, musique, concept vidéo : Karl Biscuit

Chorégraphie : Marcia Barcellos

Lumières : Julien Guérut

Costumes : Christian Burle, assisté de Magali Portier

Construction des décors : Jean-Luc Tourné, assisté de Jérôme Dechelette

Graphisme : Vincent de Chavanes

Interprétation : Tuomas Lahti, Tom Lévy-Chaudet, Lucille Mansas, Daphné Mauger, Sara Pasquier

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