Suresnes ouvre sous le signe de la revue

Andrew Skeels et le Collectif 4e Souffle revisitent les codes du show, du cabaret, du cirque etc.
Un bouquet de créations pour l’ouverture de Suresnes Cités Danse 2016, et des surprises esthétiques prenant le hip-hop à contre-pied, avec Street Dance Club d’Andrew Skeels et A flux tendu par le Collectif 4e souffle.
Pourtant, le public est parfaitement détendu quand la clown Muriel Henry mène tambour battant les danseurs Hakim Hachouche et Patrick Pires, accompagnés du batteur Jérémie Prod’homme. La femme-orchestre qu’est la clown devient, malgré elle, une sorte de meneuse de revue, dragueuse d’hommes, rappeuse, ou encore l’animatrice d’une hilarante séance de « Fitness Masterclass ». On voit alors une Jane Fonda façon Jacques Tati, affublée d’un petit nez rouge, pas rond mais plutôt à l’image des buveurs de pastis ou de calva. Quand elle lance à la salle: « vous êtes là pour mettre l’ambiance », ça suffit pour que l’ambiance décolle: le public s’esclaffe.


La gym, le rap, les attaques sexuelles, la poésie, la philosophie et bien sûr la revue : d’un tableau à l’autre, notre clown montre qu’elle sait tout faire, tout s’approprier. Elle laisse cependant la danse à ses deux hommes rêvés, et les exploits physiques et chorégraphiques de chacun justifient pleinement l’admiration burlesque de Mme Loyal.

A flux tendu : Résister

Comme dans toute revue, il serait inutile de vouloir imposer une logique terrestre pour justifier la succession des sketches. Le spectacle raconte sa propre histoire, laquelle se suffit largement. La cohésion repose sur les épaules des quatre bêtes de scène, et on pourrait les suivre pendant des heures sans s’ennuyer.

"A flux tendu" © Gilles Aguilar

Il se peut que ce spectacle réponde à un besoin profond. La liberté de ton et la profondeur de son humour sont en mesure de  soulager les blessures d’une nation ayant découvert en 2015 qu’on peut risquer sa vie à faire rire ou à aller écouter de la musique. C’est d’autant plus vrai dans un théâtre qui a perdu en Cécile Misse sa chargée de production, assassinée au Bataclan.

Lancer la soirée par Muriel Henry (et le festival dans son ensemble par Street Dance Club) est donc un geste de résistance joyeuse et un signe de vitalité. Une société qui a de tels artistes sans-peur, tant qu’elle sait les apprécier et leur donner les moyens de s’exprimer, saura se défendre contre la barbarie.

Vidéo réalisée par Eric Legay pour Danser Canal Historique

On sait qu’en temps de grande violence les hommes ressentent un besoin vital de s’amuser et de rire. Et cela peut être l’une des raisons pour lesquelles Suresnes Cités Danse ouvre cette année avec ce programme qui dialogue avec la revue, le cabaret et le cirque. Si tel est le cas, c’est bien sûr une réaction aux meurtres de janvier 2015. Car si le massacre de novembre a atteint le Théâtre Jean Vilar en son cœur, la programmation 2016 était déjà annoncée au moment de l’attentat.

Street Dance Club : Redéfinir

Tout comme la joie du festival ne gommera pas la consternation et la tristesse, Street Dance Club ne renonce en rien aux atouts d’une revue, alors que l’habillage est onirique, voire romantique. Mais Andrew Skeels ne se prive en rien d’en déjouer les codes. Ni meneuse, ni paillettes, ni surenchère rythmique, et pourtant une construction en tableaux. Parfois ne manquent que les chapeaux ou les cannes. Mais les claquettes, c’était chez 4e Souffle, dans A flux tendu

Au Street Dance Club, les danseurs hip-hop se glissent dans les airs de jazz comme dans une seconde peau, dans leurs pantalons couleur terre et leurs hauts bleu-ciel, si pastels qu’on les prendrait pour une douce rêverie. Une revue en creux… Mais une autre revue, c’est toujours une revue et ce genre fait partie des réalités du hip-hop. Skeels a raison de ne pas le cacher. N’oublions pas qu’en dehors de l’Hexagone, beaucoup de danseurs hip-hop gagnent leurs vies à se produire dans des clips vidéo ou des publicités, ce qui ne les déroute pas forcément puisque historiquement leurs lieux de travail principaux ont souvent été des cabarets.

Vidéo réalisée par Eric Legay pour Danser Canal Historique

 

Andrew Skeels transporte le hip-hop, danse née au cœur de la réalité sociale, en direction d’un univers onirique et poétique. Sept Pierrots, dont quatre féminins, dansent comme dans un rêve, et parfois comme « sur un nuage ». Mieux, ils sont le nuage, sans jamais avoir à souligner à quel point leurs corps sont musicaux. Skeels vient du ballet, mais sa première pratique en danse était le hip-hop. Si on ne cesse de répéter que les deux disciplines se ressemblent en matière de discipline, de compétition et de définition lexicale de leurs styles et figures, Street Dance Club démontre un autre amour partagé: le mime fait partie des sources du hip-hop, comme la pantomime est indispensable au ballet romantique.

Expression des émotions et de la communication entre les humains, le mime aide Skeels à rassembler hip-hop et ballet, dans ce club d’un autre temps, investi par la danse d’aujourd’hui. Et parfois les constellations de corps semblent sortir tout droit d’un cabinet des curiosités, comme ces têtes empilées qui changent de position à volonté, un peu comme si nous étions à Prague, dans une revue de théâtre noir. De là, il n’y a qu’un pas vers les déconcertantes recompositions du corps signées Jann Gallois dans Compact, autre création ouvrant Suresnes Cités Danse 2016.

Thomas Hahn

www.suresnes-cites-danse.com
 

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