Suresnes Cités Danse : « Muses » d’Anthony Egéa

Quand quatre femmes incarnent une parité parfaite entre danse et piano - pour mieux définir ce qu’est un concert chorégraphique.

Avec Muses d’Antony Egéa, on rencontre à peu près l’inverse de la relation danse-musique définie par Merce Cunningham. Une fusion totale, entre deux danseuses et deux instrumentistes. Pourtant, il ne faut pas y voir un pas en arrière. Cette toute nouvelle création d’Egéa marque au contraire un nouveau départ dans la quête d’une fusion totale entre danse et musique. On pourrait donc supposer que la recherche cunninghamienne d’une indépendance constructive serait ici inversée. Mais le résultat le montre, les Muses d’Egéa ne relèvent pas d’une approche muséale. Elles dessinent au contraire un chemin vers la liberté, dans un esprit de complicité.

Et le courant passe...

Elles sont donc quatre - deux pianistes et deux B-Girls - et elles se parlent sur scène, beaucoup même, sans mots mais par le mouvement dansé, par le geste, par le regard. La danse n’est pas invitée à illustrer le concert, ni la musique à accompagner une chorégraphie. C’est ce qui distingue Muses d’autres concerts chorégraphiques qu’on a pu voir, car il est vrai que l’intérêt pour cette forme, si fragile et si complexe, va crescendo. Le monde de la danse est en quête d’un nouveau El Dorado artistique...

Anthony Egéa l’aborde par la racine, à savoir par la relation entre les interprètes chorégraphiques et musicaux. Grâce à leur complicité et leur écoute mutuelle, tout coule de source. Les unes sont les muses des autres, et elles s’amusent ensemble. Le duo Jatekok, composé de Naïri Badal et d’Adélaïde Panaget, interprète Debussy, Bizet, Saint-Saëns et Ravel. Rien que des tubes, carrément galvaudés, de Carmen au Boléro. Mais les arrangements pour deux pianos sont de grande finesse et ouvrent un regard décalé sur des airs bien trop familiers.

... même entre Bizet et Franck II Louise!

Ces interprétations reçoivent, pour certaines, le frottement intérieur d’une fine strate rythmique signée Franck II Louise, le compositeur le plus emblématique de la scène hip hop, de nouveau présent sur plusieurs créations d’une même édition de Suresnes Cités Danse. Ancien B-Boy et chorégraphe hip hop, également compositeur pour le cinéma, il fait ici preuve d’une écoute ultra-sensible. L’unique redite musicale dans Muses vient d’un retour trop évident aux cultures urbaines, avec un poème slamé - mais accompagné au piano - du parolier peul Souleymane Diamanka : Muse amoureuse. Le titre aurait-il joué dans le choix ?

Muses semble pourtant débuter sur une concession, quand Emilie Schram et Emilie Sudre marquent des poses trop ostentatoires et sont accompagnées par deux pianistes très concentrées sur leurs partitions du Prélude à l’Après-midi d’un faune. Seule la symétrie des deux pianos laisse alors entrevoir des ambitions plus nourries. Mais ce premier tableau n’est en effet qu’un prélude. A huit mains, le quatuor déplace les pianos pour marquer le changement. Le vrai concert chorégraphique s’annonce alors avec Carmen. Sudre et Schram cultivent des unissons en esprit flamenco et se lancent dans des figures au sol qui doivent tout à leurs origines dans la danse break.

Muses mutuelles

De Debussy à Ravel, le crescendo de Muses est celui de la fusion entre les musiciennes et les danseuses. Où les premières jouent dos public et enrichissent le geste musical d’une partition pour épaules et nuques, alors que les dernières passent du statut de danseuse à celui de Terpsichore, quand elles sont simplement assises à côté des pianistes, sur les tabourets à deux places. Ensemble, elles incarnent quatre Carmen - à moins qu’il s’agisse d’une seule.

Les robes couleur chair des quatre protagonistes, classicistes mais aériennes, épousent la légèreté des muses et rappellent la liberté d’une Isadora Duncan. Portées par cet esprit, Schram et Sudre montrent que quatre mains suffisent pour danser le Boléro de Ravel et qu’elles savent être sauvages ou burlesques à souhait. A travers elles, un duo de clubbing se conjugue avec les jambes faisant la fête à la place des bras et la mutualité des muses amène le quatuor vers une danse burlesque, festive et solidaire.

Muses n’est pas avare en surprises chorégraphiques, musicales et même théâtrales, distillant le hip hop avec la maturité absolue de l’un des chorégraphes hip hop les plus audacieux et les plus éclectiques, fort de bientôt trente ans de créations après avoir été formé, entre autres, à l’Ecole Rosella Hightower et chez Alvin Ailey. Avec ce quatuor, Egéa crée une nouvelle page dans le cahier de partition du concert chorégraphique. Une référence. Car on sait désormais que le concert chorégraphique n’est pas une utopie. Il existe.

Thomas Hahn

Vu au Festival Suresnes Cités Danse, Théâtre Jean Vilar, le 22 janvier 2019

En tournée: Le 5 fevrier à Villeneuve-sur-Lot
Le 7 février à L'Odyssée, Périgueux
Le 8 février à Langon, Centre Culturel des Carmes
Le 11 avril au Bouscat

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