« Suite anglaise » de Kaori Ito et Francesco Tristano

Tandis qu’outre-Rhin la chancelière demandait pardon non pour sa gestion de la crise mais pour l’annulation programmée des fêtes de Pâques et des offices religieux qui réduisait à néant les répétitions de milliers de chorales s’étant exercées toute l’année sur les Passions de Bach, à Paris, la Scala célébrait à sa manière les Rameaux, et Pâques et Bach, en invitant à se produire sur scène, à l’attention d’un public tenu à distance par la visio, le pianiste virtuose Francesco Tristano et la chorégraphe maison Kaori Ito qui ont interprété, chacun à sa guise, une pièce ayant pour titre Suite anglaise.

Le live et le vivant

Le direct ou les conditions du direct ont remplacé, provisoirement, peut-on penser, le spectacle réel, que celui-ci ait à voir ou non avec la « vraie vie » ; le public est forcé et contraint de se river à son poste de télé ou de travail, voire de télétravail, s’il veut encore garder contact avec l’art de la scène, alors même qu’on le somme, par une double contrainte, de sortir, tout au moins de chez lui.

C’est bon pour le moral des troupes, pour les artistes et les intermittents en chômage technique ou en stand-by. Mieux que rien, naturellement, pour les spectateurs et les amateurs d’art. On a depuis assez longtemps maintenant distingué le hic et nunc de la représentation théâtrale de sa captation filmique, vidéographique ou numérique. L’aura de l’œuvre, d’après l’analyse désormais classique de Walter Benjamin, fait que l’on préfère toujours ou presque les accidents, les incidents et les défauts contingents aux reproductions, aussi éclatantes, tape-à-l’œil, vernissées soient-elles.

Dans le cas qui nous occupe, la mise en scène audiovisuelle primait sur celle que tout un chacun eût pu expérimenter personnellement in situ, quelle que fût sa place dans les gradins de la grande boîte noire. L’impression d’ensemble qui ressort est que la musique y était privilégiée, occupant l’espace sonore et les trois-quarts du plateau. La majorité des plans de coupe de la réalisation lui étaient consacrés. 

Le pianiste n’avait nul besoin de faire son cinéma ou son intéressant pour briller – ses protèges-poignets n’ont rien d’une coquetterie, le gardant, comme un tennisman, de la tendinite. La danseuse, pour être ne serait-ce que perçue du fond de la cour où elle était confinée, ne pouvant dépasser la borne marquée par un flight case traînant là par hasard, avait dû revêtir une robe d’un rouge vermillon et, surtout, voyant, comme celle de Kyomi Ichida répétant avec Pina Bausch, au pied levé, le rôle de l’élue dans le Sacre du printemps.

Galerie photo © Laurent Philippe

Métonymie de la danse 

À propos de répétition, on se souvient qu’en 1946 Roland Petit et Jean Cocteau, qui avaient mis au point Le Jeune homme et la mort avec Jean Babilée et Nathalie Philippart sur des airs de jazz, avaient décidé au dernier moment de présenter ce mimodrame en l’accompagnant d’une Passacaille pour orgue de Bach d’une durée équivalente, augurant ainsi l’ère moderne (ou cagienne) de l’autonomie de la danse par rapport à la musique – et inversement. Plus récemment, l’une des grandes figures de la postmodern danceet du contact improvisation, Steve Paxton, inventait quantité d’enchaînements sur les Variations Goldberg ainsi que sur les Suites anglaises de Bach. Ici, ces six morceaux sont mis au singulier, formant non une série mais un concept, un choix d’extraits entrecoupés d’interventions personnelles de Francesco Tristano, qui passe avec aisance de Bach au jazz.

Si l’on exclut les préludes, les parties de ces suites portent des noms de danses anciennes : Allemande, Courante, Sarabande, Bourrée, Gigue, Gavotte, Musette, Passepied, Rondeau, Menuet. Ces subdivisions sont, littéralement, des mouvements invitant à la danse. Intimidée peut-être par la grandeur de l’œuvre et/ou par le talent de l’instrumentiste, Kaori Ito a pris son temps à se donner, à se livrer totalement. Elle a trouvé à s’exprimer dans un moment de silence où elle nous a délivré une variation digne d’elle ainsi que dans un passage percussif – domaine où Tristano domine. Son corps, morcelé par la taille des plans, éloigné de notre champ de vision, a paru sacrifié à l’antenne. L’a été aussi, dans une certaine mesure, l’art de Terpsichore.

L’union des deux expressions néanmoins a pu se produire dans un « passage à l’acte » : lorsque la danseuse s’est jetée sur l’impassible pianiste. Elle lui a massé le dos pour lui dénouer les tensions par des tsubos ou des points de shiatsu. Par le ludique enfantin, la parodie de pianotage, elle a su affirmer sa place dans le couple.

Nicolas Villodre

Vu le 28 mars 2021 à 19h sur la page Facebook de la Scala de Paris : https://www.facebook.com/lascalaparis

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