Suisse : « Força Forte » de Gilles Jobin

Entre cactées gonflables et photos du désert américain, en costumes de conte de fées, ils dansent une sorte de rock’n’roll en slow, des chapeaux de cowboy sur la tête. Volontairement fantaisiste, Força Forte prend un parti joyeusement opposé à Quantum, la création précédente de Jobin, œuvre parfaitement abstraite.

Le festival Steps lui a proposé de créer une nouvelle pièce, et Jobin a opté pour une forme  légère, très adaptable à des espaces et conditions diverses. Il peut donc passer un peu partout, avec ce duo qui peut à son tour évoquer un rituel de passage.

Rituel de passage

Le premier tableau se déroule sur écran, et marque une étape de transition, où Jobin passe de l’abstraction scientifique à une relation personnelle et vivante. Le couple était d’abord représenté par un grillage monochrome, marquant uniquement les contours des corps. Rapidement il gagne en taille, en présence, en matérialité, en vêtements et en couleurs. Les deux se tiennent par la main, jouent de leur poids et de leur force musculaire, mais continuent de tourner grâce à une animation graphique.

Désormais ils ont un visage et on les reconnaît, même dans leur condition d’avatars. Contacts, portés, escalades sur le corps de l’autre mais surtout des face à face d’une distance stable, minime mais néanmoins infranchissable, traduisent l’inspiration tirée des lois de la physique quantique.

La vie secrète des quarks

Força Forte est née à partir des échanges de Jobin avec les physiciens au CERN, où le chorégraphe de Genève a effectué plusieurs résidences et gagné une expérience scientifique, professionnelle et humaine qui a changé sa façon de concevoir des œuvres.
La « strong force » ou « force forte » entre deux particules élémentaires est paradoxale en ce sens que sa puissance d’attraction ne diminue pas quand les particules s’éloignent l’une de l’autre. Au contraire, elle gagne en puissance ! A petite échelle, c’est ce qui permet aux quarks de tenir debout. A grande échelle, on se dit que s’il n’en était pas ainsi, l’univers peut-être éclaterait...

Et puis, dans le couple aussi, l’attirance peut parfois emprunter des chemins paradoxaux, par exemple quand la distance géographique renforce le lien. C’est en constatant ce genre de parallélismes que Jobin a décidé de créer une pièce sur les relations  humaines

Retour sur les planches

Beaucoup de chorégraphes ont un(e) interprète fétiche, ou bien plusieurs, au fil des décennies. Pour Gilles Jobin, il s’agit de Susana Panadés Diaz, depuis longtemps présente dans ses créations. C’est pour et avec elle que Jobin retourne sur les planches, dans ce duo qui croise les influences de la physique quantique avec des envolées fantaisistes. Au début, Jobin s’assied devant l’écran et pilote les projections grâce à une petite console qui passera ensuite de main en main.

Des roulades sous l’écran permettent le passage vers l’autre côté, une sorte de traversée du miroir. A partir de là, une nouvelle transformation peut commencer. Petite fille en robe à pois en en tutu, le visage masqué d’une tête de cheval, la Catalane se glisse dans le plus traditionnel des rôles de femme, celle qui attend le Prince Charmant. Et il est là, dans son manteau d’Hermelin royal, peau de loup en même temps (si ce n’est de lion), sans oublier ce chapeau de cowboy et la cloche alpine qu’il agite tel un prêtre. Un séducteur aussi amène est de tous les bals, même dans ce désert qu’on voit sur l’écran géant.

Voyage paradoxal

Força Forte raconte donc le voyage de Jobin entre la science et les phantasmes de l’humain, un passage vers l’empire des désirs. Avec ces éléments de contes de fées et autres mythes, y a-t-il une dimension psychanalytique ? « Surtout pas, c’est le rite shamanique qui m’intéresse », dit-il. En effet, un voyage dans le désert peut faire surgir des rêves de pow-wow. Et les lumières de lancer, depuis le plateau, leur cercles en rouge, bleu, jaune et vert, rappelant par là des principes scientifiques, tout en évoquant les mirages du désert.  

Mais la danse de Força Forte est également paradoxale par rapport à son sujet et  son titre. Elle l’est grâce la douceur qui se dégage d’elle, dans sa présence et sa scénographie qui chacune évoquent la légèreté et  la mobilité, créant une sorte d’électron libre dans l’œuvre de Jobin. Sans images spectaculaires, et pourtant hautement intrigant, Força Forte sait ouvrir sur l’idée que les plus petites des particules ont autant à nous dire sur l’humain que ses fantasmes. Entre la physique et le rite, un lien fort peut se créer. Cela passe par la danse.

Thomas Hahn

Spectacle créé le 13 avril 2016,  à l’Ecole Internationale de Genève pour le festival Steps
Vu le 24 avril au Teatro Sociale de Bellinzona, dans le cadre du festival Steps
http://www.steps.ch/fr/home

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