« Split » de Lucy Guerin

Un intrigant pas de deux au féminin, jouant sur le dédoublement, la fusion et le conflit, porté par deux remarquables interprètes.  

Le titre est aussi clair que formel: Split - la division, la fente... Dans ce duo féminin, Lucy Guerin lance un unisson fusionnel qui se transforme en dialogue et même en lutte. Où les deux femmes sont probablement deux sphères d’une même personnalité, d’une même conscience, d’un même corps... Si la première (Melanie Lane ) est vêtue d’une robe bleue classique, la seconde (Lilian Steiner) ne se drape que des subtiles lumières, signées Paul Lim.

Les deux se lancent dans un unisson parfait, comme pour voyager ensemble dans des sphères parallèles, dans un retour aux racines de l’humanité. Les percussions électroniques du compositeur londonien Scanner, vedette mondiale de la musique électronique, dans une boucle suave et tribale à la fois, confèrent à ce premier tableau de Split une belle légèreté. Dans la contrainte de l’unisson, Melanie Lane et Lilian Steiner trouvent une formidable liberté d’expression où le mouvement se réinvente à tout instant et dans chaque partie du corps, comme pour exposer une sorte de grammaire des possibilités de la danse contemporaine.

Découpage et crescendo

Si Guerin oppose ici un corps dévêtu et un corps habillé pour mieux révéler l’anatomie du mouvement, le dédoublement et le split opéré sont bien sûr ouverts à diverses interprétations psychanalytiques et civilisationnelles. Mais de tableau en tableau, l’aire de jeu se rétrécit, quand une nouvelle ligne blanche est collée au sol, divisant l’espace disponible en deux. Et la durée des tableaux, tous différents dans leur approche du corps, du sol et du geste, se réduit, elle aussi.

La dynamique est celle d’un crescendo qui vous embarque, un peu comme le Boléro de Ravel, alors que l’espace disponible décroît et que la bande son continue à vitesse égale, sur sa lancée lumineuse. Entre Lane et Steiner, la relation fusionnelle éclate avec la première division spatiale. Se noue alors un dialogue des corps entre complicité, tendresse, lutte, et jeu de domination dans une promiscuité grandissante. Mais justement, plus les corps sont contraints de se rapprocher, plus mes âme semblent s’éloigner l’une de l’autre. Après l’ultime division de l’espace disponible, il leur est juste possible de poser les pieds au sol.

Une chorégraphe aux mutiples facettes

Cette relation qui commence dans la communion et la recherche d’un état de transe, et finit par suggérer un rituel de passage ou une prise de possession de l’autre, tisse une trame qui pourrait bien être trop présente si elle n’avait pas cette capacité à tenir le spectateur en haleine de bout en bout, relançant sans cesse le suspense, dans une formidable concentration des énergies, une épure et une force aussi physique que mentale.

Split est un petit chef-d’œuvre, par la richesse du vocabulaire chorégraphique, la précision de chaque geste et une relation pleine de finesse et de vivacité. Et bien sûr par sa construction limpide, symbolique et pertinente, qui résonne avec la sensation d’urgence par rapport aux multiples défis, humanitaires, écologiques ou sociaux. Des histoires de rupture, en somme.

D’où Split… et d’autres pièces de Guerin qui interrogent notre relation aux éléments et au climat (Weather, Microclimate). Mais cette chorégraphe travaillant à Melbourne dévoile des facettes très différentes de son créativité, dévoilées en France dans son intrigant Motion Picture montré au Théâtre des Abbesses en 2017 et son bouillonnant Attractor, adapté pour le dernier programme de Josette Baïz [lire notre critique] qui ne s’est pas trompée en confiant à Guerin le point d’orgue de D’Est en Ouest. Malgré la différence des formats, on retrouve à chaque fois le même sens de Guerin pour une écriture du geste extrêmement précise, incisive et chargée.

Thomas Hahn

Vu au Théâtre des Abbesses, le 4 décembre 2018

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