« Spectres d'Europe » par le Ballet de l'Opéra du Rhin

Bruno Bouché recherche l'articulation du langage classique sur notre temps, en conjuguant mémoire de Kurt Jooss et trempe dénonciatrice de Pasolini.

Il n'est pas de spectacle où l'on entre en laissant tout le reste de l'époque à la porte. Quarante-huit heures après les célébrations du 11 Novembre 2018, le programme Spectres d'Europe, donné par le Ballet de l'Opéra national du Rhin trouvait une résonance très particulière – de surcroît dans la ville de Strasbourg, qui ne dit pas rien à la mémoire dévastée, puis reconstruite, du vingtième siècle.

C'est avec ce programme que Bruno Bouché ouvrait sa seconde saison à la tête du Ballet du Rhin (et donc la première dont il assure la signature esthétique dans toutes les largeurs). Ce jeune directeur a pour projet de questionner la dramaturgie d'un ballet européen capable de vivre et de parler au vingt-et-unième siècle – sans que cela soit synonyme d'un renoncement au riche héritage de l'écriture classique du geste.

Deux pièces concourent à ce projet, pour évoquer des spectres d'Europe, imprégnés des drames de l'histoire contemporaine du continent. Tout d'abord Fireflies est une création de Bruno Bouché lui-même. Traduit en français, ce titre renvoie aux lucioles. Ces insectes renvoient eux-mêmes à un article fameux de Pier Paolo Pasolini. En 1975 – déjà ! – celui-ci constatait et déplorait la disparition des lucioles, qui avaient peuplé les nuits de sa jeunesse frioulane.

Il y voyait la parabole de l'extinction d'une culture populaire pratiquée par tous, en train de s'éteindre sous l'assaut de l'industrie moderne des loisirs, notamment télévisuels, de l'ère capitaliste. En 2009, le philosophe Georges Didi-Huberman renouvelle la symbolique laissée par le poète engagé italien : plus optimiste, il retourne alors la figure de la luciole en tant que lueur passante des survivances obstinées.

A l'inverse, la deuxième pièce de la soirée puise au répertoire de la maison. Il s'agit de La table verte, de Kurt Jooss. Un an avant l'accession de Hitler au pouvoir, le chorégraphe allemand aiguise  l'esthétique expressionniste pour incarner les manipulations des puissants de son temps, près de déboucher sur un carnage guerrier. Cette pièce de 1932, largement prémonitoire, précédant l'exil de son auteur qui refusa de congédier ceux de ses interprètes juifs, est restée emblématique du possible engagement politique de l'art chorégraphique.

La table Verte © Agathe Poupeney

Mettre en regard lucioles et table verte ? Appelons pareille programmation une conjugaison d'intelligence. Certes, en termes de dramaturgie politique de la soirée – et non de simple chronologie – on aurait d'ailleurs mieux compris que La table verte précède Fireflies sur le plateau de l'Opéra du Rhin. Posée en seconde partie, La table verte vient sanctionner une clôture de ce qu'a dit l'histoire, déjà sue, quand elle en amorcerait les ébranlements du sens, si elle venait en premier.

Mais cet ordre de présentation, qui impose que La table verte culmine après le reste, semble relever des empêchements et interdits divers, que véhiculent les mainteneurs de l'héritage Jooss en 2018, plus aptes à distiller le formol d'une vénération recuite, qu'à questionner ce qu'une pièce de répertoire peut venir provoquer dans une autre époque, qui la lit différemment.

C'est dommage. C'est dommage car l'interprétation par les dix danseurs du Ballet de l'Opéra national du Rhin paraît irréprochable. Par exemple, on s'est laissé troubler par la délicatesse un peu folle des digressions gestuelles qui sous-tend le grotesque des transactions entre banquiers et diplomates autour de leur table verte (premier tableau). Cette broderie ensorcelée contraste avec le tranchant accablant des martellements guerriers qui vont suivre.

Mais la chose est à ce point prémâchée, convenue, attendue, qu'on se suprit aussi à s'y ennuyer quelque peu. Ainsi en va-t-il, par exemple, des rapports de genre, où mères et compagnes éplorées entourent de leurs lamentations les valeureux soldats.

Des idées incongrues peuvent alors traverser l'esprit. On remarquait par exemple à quel point toutes ces dames de 1930 sont "voilées" sans que nul ne s'en émeuve. Puis au moment d'admirer le plastron viril dénudé des guerriers, on se dit que l'adjonction d'une femen parmi eux viendrait pile poil donner du vif à ce tableau. C'est qu'on venait de le voir en réel, quarante-huit heures auparavant, en travers de l'avancée de Donald Trump près de l'Arc de Triomphe…

C'est quand même la pièce de Bruno Bouché lui-même qu'on attendait avec le plus d'impatience. Pas moins de vingt danseuses et danseurs interprètent Fireflies. Ils sont plongés dans une atmosphère nocturne, magique et luisante, presque cristalline. Le chorégraphe semble y procéder à une grande revue de toute la potentialité gestuelle que recèle la formation dont il a pris la direction.

Fireflies © Agathe Poupeney

Sa pièce est un long parcours, à facettes diverses et versants contrastés. Plutôt que l'action, elle cultive une atmosphère, tendue, palpitante, dans l'attente, non sans la saveur d'une inquiétude frémissante. Mais toujours, l'élégance du geste aigu, ciselé, le trait clair et vif de la figure attentive, vient redire une croyance dans les possibles de l'écriture.

Selon des tonalités souvent lentes, réservées, silencieuses, on a parfois peiné à discerner la tension de lignes de force. Cela s'est compensé dans la patience d'une observation partagée, profondément humaine, toujours riche de promesses en attente. Toujours manifestement classique, l'écriture du geste vient se suspendre au bord des interrogations de notre temps. Il n'a pas été dit que la stratégie de Bruno Bouché soit celle des révolutions fracassantes. Il est à noter que bien plus de la moitié des effectifs actuels du Ballet de l'ONR sont de recrutement très récent. Sans doute faut-il aborder cette donnée dans une perspective de refondation.

Gérard Mayen

Spectacle vu le mardi 13 novembre 2018 à l'Opéra de Strasbourg.

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