« Soulèvement » de Tatiana Julien

Créé au festival Instances, ce solo puissant et politique interroge notre capacité à agir collectivement, du MLF à Mylène Farmer…

Il arrive que l’artiste épouse le cours du monde, par la force de son intuition. Tatiana Julien, qui aime tant travailler avec de grands ensembles d’interprètes, a choisi la forme du solo pour parler de mouvements de foule ! En créant Soulèvement au festival Instances à Chalon-sur-Saône, elle ne pouvait imaginer que la première allait tomber la veille du mouvement des « Gilets jaunes », lequel illustre si bien les tensions d’une société atomisée à la recherche d’un engagement collectif, déclenché par un mal de vivre banalement matériel et, dans cette France périurbaine, parfaitement individualiste.

Soulèvement évoque des situations insurrectionnelles collectives et un état des lieux concernant la démocratie représentative, mis en tension par un hédonisme exacerbé. Révolte et résistance, entre individualisme et emballement collectif, de mai 68 à Nuit debout... Dans ce solo, action et réflexion ne font qu’une, fête et rébellion se séduisent mutuellement.

Soulèvement commence là, où Turbulence s’était arrêté, en juin dernier, au Château de Vincennes: Dans l’effervescence d’une fête. Mais la protagoniste agit ici seule, même pour représenter la foule qui ovationne une star de la pop. Sauf que: « On peut aussi y voir une personne dans son espace intime, dans sa chambre par exemple, qui se rêve en star. » Signe des temps, l’opposition est vite levée. Cet espace intime existe aussi bien en plein concert, au milieu de la foule.

De Mylène Farmer à Gilles Deleuze

Sur la piste de danse, entre deux gradins, Tatiana Julien fait exploser sa force, sa fragilité, ses désirs. Gaspard Guilbert a mixé une bande son aussi musicale que textuelle, où on entend André Malraux, l’Abécédaire de Gilles Deleuze (Lettre G - être de gauche), Martin Luther King, Michel Serre, Jack Lang et autres Edgar Morin, passant de l’ambiance de mai 1968 à Occupy Wall Street et aux réflexions philosophiques d’Albert Camus sur la révolte. Mais à l‘origine, tout est parti d’un questionnement tout à fait personnel de Tatiana Julien: « Je  voulais remettre à jour toute ma gestuelle et mon vocabulaire. »

D’emblée, nous voilà plongés dans une ambiance ballroom ou house, par le chahut d’une communauté en extase, pendant qu’on voit Tatiana Julien s’échauffer alors qu’un technicien lave le sol. Suite à quoi elle sort et revient, en diva. Long manteau, lunettes de soleil... Et Mylène Farmer chante au sujet d’une génération Désenchantée, face à des milliers de personnes. Pas de vidéo. Juste le son. La foule scande « Mylène! Mylène Myl! » Et on entend la devise du Front homosexuel d’action révolutionnaire: « La seule position possible est une position révolutionnaire. » Sur quoi, la diva laisse libre cours aux désirs et désarrois d’une génération en quête de réenchantement, s’appropriant des gestes puisés dans le jeu vidéo Fortnight - gestes que, selon elle, les adolescents repèrent immédiatement.

De Mary Wigman à Jérôme Bel

C’est dans une combinaison scintillante qu’elle entame ensuite une séance de boxe solitaire de résistance physique, à partir d’improvisations qui reposent sur ce qu’elle appelle les « gimmicks » de la danse actuelle : Des attitudes puisées chez Mary Wigman ou chez Gallotta, des éclats de krump et de hip hop. Et on découvre une Tatiana Julien extrêmement physique, emplie d’énergie masculine, défiant à distance les meilleurs athlètes du jump style dans une sorte de guérilla chorégraphique. Guérilla chic tout de même, sans que cela puisse nous dérouter, car il est aujourd’hui parfaitement banal d’afficher une identité composite.

Galerie photo © Hervé Goluza

Au bout d’un long combat, elle finit par s’épuiser, ce qui l’amène à faire son Jérôme Bel, en sortant de scène, pour laisser le spectateur seul,  face au gradin opposé. Dans cette scénographie en bifrontal, le public se fait face, des deux côtés de la piste. Pendant l’absence de la lutteuse, le spectateur a tout loisir de s’interroger sur sa relation avec ses pairs. Qu’en est-il aujourd’hui du partage, au sens fort, d’une expérience artistique ? Dans nos démocraties consuméristes, nous n’allons plus au spectacle comme au temps d’Echyle, où le personnage tragique livrait un message à la communauté. Soulèvement s’amuse à s’adresser à l’individu, révélant notre défaut collectif de collectivité.

Et 68 se rhabilla

C’est vrai aussi à la fin, quand la chorégraphe-interprète joue avec les codes de la libération sexuelle. Jusqu’où et dans quelles conditions acceptons-nous la nudité spectaculaire? Est-il encore possible d’approcher une spectatrice ou un spectateur dans son plus simple appareil ?

Seul un consensus peut autoriser le contact entre une danseuse nue et le public. Nue, elle glisse au sol. Mais avant d’aller caresser certains spectateurs, elle se rhabille et nous fait comprendre que nous ne sommes plus en 68. L’idée de l’extase a quitté le terrain de l’utopie sociétale. Restent les concerts, les matchs de foot et certaines danses qui peuvent aussi exprimer une énergie rebelle… Sur fond de cette interrogation charnelle, on entend alors Albert Camus au sujet de la révolte comme condition naturelle de l’homme.

Après La mort et l’extase, créé en 2012, la fondatrice de la compagnie C’Interscribo revient donc sur le terrain du lien entre normes sociétales et extase. En 2012, elle interrogeait la religion. En 2018, la révolte et le collectif. Mais au festival June Events, le parcours à travers le Château de Vincennes s’était justement terminé dans la chapelle, par une danse collective et parfaitement extatique. Quant aux « Gilets jaunes », le parcours et ce solo de Tatiana Julien suggèrent que ce mouvement spontané ne deviendra vraiment collectif que lorsqu' il saura créer ses propres rituels chorégraphiques.

Thomas Hahn

Vu le le 16 novembre 2018, Festival Instances, Chalon-sur-Saône, à l’Espace des Arts

Chorégraphie et interprétation : Tatiana Julien
Création sonore et musicale : Gaspard Guilbert
Création lumière : Kevin Briard
Costumes : Tatiana Julien, Catherine Garnier

En tournée :
28 novembre 2018 NEXT Festival, Maison de la Culture d’Amiens
15 décembre 2018 Festival ReActor, Power Station of Art, Shanghai, Chine

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