« Solo » de Brice Leroux

Deux décennies après sa création, réapparition d'une pièce fondatrice, qui affole la perception du spectateur, jusqu'à le faire douter de ce qu'il voit.

Tout serait simple si nous n'avions pas appris que c'est le regardeur qui fait le spectacle. Or rien n'est simple au moment de découvrir le solo Drum de Brice Leroux. Celui-ci consiste en une revisitation de Drum-solo, de ce même chorégraphe interprète, créé voici presque vingt ans. Soit une expérience très marquante, dans un Théâtre de la Bastille qui était alors l'un des chaudrons à audaces de la (soit-disant) non-danse.

Drum-solo creusait très profondément l'un des sillons féconds de cette époque : celui qui renvoyait le spectateur à un questionnement de sa propre fonction perceptive. S'il en était besoin, on se rendait compte que rien dans un spectacle ne fait sens (ni même impact pour commencer), qui n'en passe par l'implication active du spectateur. Cette implication est tissée de référents culturels, symboliques. Mais aussi d'une vibration très directement corporelle pour commencer. En termes plus savants, c'est ce qu'on appelle l'empathie kinesthésique, corporellement à l'oeuvre entre le spectateur et le performeur.

On va y revenir pour tenter de décrire Solo, de Brice Leroux. Mais il faut tout d'abord préciser que l'auteur de ces lignes n'avait pas assisté à une représentation de Drum-solo en son temps (1999). A l'inverse, il a pu voir toutes les pièces qui s'initièrent dans ce geste fondateur, et en découlèrent par la suite : Gravitations, Quasar, Quantum, etc, firent de Brice Leroux un repère cardinal d'une pratique chorégraphique de la stricte répétition doublée d'une variabilité à l'infini, oeuvrant dans des cadres perceptifs resserrés à l'extrême.

Il y eut à vivre un formidable étourdissement visuel dans ce parcours de Brice Leroux. La rigueur la plus extrême y conduit à une échappée la plus grisante pour un regard à ce point dirigé qu'il finit, paradoxalement, par lâcher prise. Dès qu'on approche l'art de Brice Leroux, tout un rétro-discours opère, qui balaye ces années et ces œuvres. Cela se nimbe de l'énigme rajoutée de plusieurs années de retrait des scènes, survenu après tant de succès. Bref, comment aborder Solo en 2018 ?

Le fera-t-on en feignant d'y porter un regard vierge sur une proposition neuve ? Elle est cela, en partie, puisque repensée, et parce que pure découverte pour une bonne part du public qui n'a pas suivi toute l'histoire qu'on vient d'évoquer. Cela notamment du fait que bien des spectateurs sont trop jeunes à cet égard ; fort heureusement. Ou bien, va-t-on assumer toute la part d'histoire et de discours dont est fait notre savoir sur Brice Leroux, inévitablement ? Mais cela tandis que, toutefois, on n'a pas de souvenir personnel direct du Drum-solo de 1999. C'est ce choix de positionnement qui n'est pas simple.

Pour bien marquer ces choses, c'est une confrérie d'anciens producteurs et programmateurs fidèles qui s'est réunie autour de l'ancien camarade Leroux pour lui permettre cette reprise. Quand on est spectateur professionnel, on n'échappe pas aux codes qui en découlent, pour un soir de première. Cela se passe au Manège, scène nationale de Reims. La salle est fort vaste. Cela contribuera à un sentiment de distance par rapport à un objet scénique occupant un emplacement très restreint, et très fixe, sur le plateau.

Or, dans le cas donné, cette distance semble particulièrement favorable à l'expérience qu'on s'apprête à vivre. Du reste, d'autres éléments sont très cadrés : les spectateurs doivent patienter pour pénétrer les uns après les autres, par groupes de dix, dans la salle. Ils y sont dirigés, impérativement, vers des places qui leur sont strictement désignées. Les travées sont plongées dans une profonde obscurité. On y est guidé à la lampe torche. Rien de cela ne relève du gadget interactif de certaines propositions qui conditionnent le comportement du public.

Pour Solo, tout cela relève d'une rigoureuse mise en place des paramètres spatiaux, phyiques, d'un dispositif de regard entre la scène et la salle. Il faudra patienter un assez long moment avant qu'une action se fasse perceptible au plateau. Tout du moins, qu'une forme y fasse son apparition – c'est vraiment le mot, dans ce cas – au ras du doute de l'imperceptible. Autant que visuelle, Solo prodigue une expérience de la temporalité. La pièce est assez brève, mais l'écoulement de ses quarante minutes s'y donne à éprouver avec une densité qui la situe à l'opposé de la fugacité. On ne la ressent ni longue, ni courte, mais creusée dans une bulle de temporalité flottant dans un ailleurs.

Ce transport est aussi celui du son. Une forte modification s'est produite à l'égard de ce qu'était Drum-solo en 1999, lequel portait rien moins que le titre de la pièce musicale de Steve Reich qui le sous-tendait. Même sans y avoir été, on entend d'ici la directivité rythmique que cela devait procurer. Aujourd'hui, le son de Solo a été travaillé par le chorégraphe lui-même (avec la collaboration de Mathieu Diemert). Dès lors il s'agit d'une progression très patiente d'un battement très profond, organique, tout dans la matité de ce qu'une oreille pourrait percevoir d'un coeur à travers une cage thoracique. Encore un creusement.

Puis c'est à l'oeil de se tendre, de creuser, une fois qu'une découpe verticale de blanc éclairé s'est dessinée nettement, avec l'aspect d'un écran, comme suspendu on ne sait trop où au coeur du volume scénique. Sur cette surface viendra à vibrer, très progressivement, une suggestion de contours, de tremblés, de frissonnements. On se persuade qu'il s'agit de Brice Leroux, danseur.

Mais tout un jeu de lumière d'une grande rareté (rareté de ce jeu dans sa conception, comme rareté de la lumière dans son intensité) rend trouble, indistincte, peu discernable, la dissociation de la forme sur son fond. Sans parler de la mise en évidence d'une présence d'un corps, dans ce clair-obscur de la porosité des sens. A vrai dire, c'est ce trouble même, cette indiscernabilité, que Solo donne à percevoir.

Cette pièce exacerbe des procédures du regard qui sont à l'oeuvre ailleurs, mais passent généralement peu aperçues. Tout particulièrement il s'agit là de persistance rétinienne. Au Manège de Reims, on a eu la bonne idée de faire précéder la performance de Brice Leroux par la prestation d'un conférencier, à la frange du docte savoir et de l'esprit forain, pour révéler ces phénomènes tels qu'ils sont à la base de l'invention d'un art aussi populaire et commun que celui du cinéma (avec ses enchaînements d'images arrêtées). Mieux : l'exploration chorégraphique eut d'emblée à y voir (c'est le cas de le dire), via les apports de la chronophotographie (Etienne-Jules Marey), etc.

Car dans Solo aussi il s'agit d'exploration chorégraphique. Brice Leroux danse sous nos yeux. C'est minimal, circonscrit, fixe sur une emprise inamovible des pieds au sol. Ce n'est qu'une induction de lois physiques entre micro-balancements du bassin, et jeux compensatoires des membres, dont les articulations seraient des rouages d'horlogeries. Ou plutôt ceux de la marionnette que le danseur devient en partie, mais auto-manipulé.

Car enfin, ce sont bien nos yeux qui tirent tous ces fils. Comment donc dénouer la perplexité exposée au tout début de cet article ? Comment nous situer ? En feignant de tout ignorer de la carrière ultérieure de Brice Leroux, on se convainc que Solo constitue une expérience à vivre inouïe et bouleversante, à conseiller urgemment à quiconque l'ignorerait. Si en revanche on cède à l'effet rétrospectif historique, Solo se perçoit comme fondateur des principes qui connurent, dans les pièces suivantes de Brice Leroux, des développements bien plus grisants encore.

Gérard Mayen

Spectacle vu le 20 mars 2018 au Manège, Scène nationale de Reims.

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