Soirée Jiří Kylián à l'Opéra de Paris

La soirée imprévue, est due à la défection de Benjamin Millepied qui devait présenter une création, mais y a renoncé. Aurélie Dupont, nouvelle directrice de la Danse à l’Opéra de Paris, a eu la bonne idée de faire revenir Jiří Kylián, programmé souvent par Brigitte Lefèvre, notamment pour Bella Figura, mais aussi pour Il faut qu’une porte… créé pour Aurélie Dupont et Manuel Legris.

« Je me souviens, écrit Jiří Kylián dans le programme, que, jeune, je voulais que l’on se souvienne de moi pour une œuvre que j’aurais créée et que ça valait le coup de se battre pour cela. » Entre temps, cent une créations viennent enrichir le spectre de son univers, présenté ici en trois pièces, qui couvrent 30 ans de carrière.

"Bella Figura" Vidéo réalisée par Eric Legay pour Danser Canal Historique

Bella Figura, créé en 1995 et entré au répertoire de l’Opéra en 2001, fait désormais partie de l’ADN du Ballet de l’Opéra de Paris. Le mystère de cette pièce, que l’on a vue de nombreuses fois reste entier. Et ce n’est pas sa traduction « faire bonne figure » qui peut nous mettre sur la voie d’une élucidation. Peu importe. Le chef-d’œuvre demeure. Du début qui met en scène les danseurs au travail, à la fin, un duo d’une beauté sombre, éclairé par des flammes, on se laisse emporter dans un monde d’artifices qui ne sont autres que ceux du théâtre, mis en abîme pour mieux nous perdre. De « patiences » en « découvertes », Jiri Kylian dévoile une chorégraphie avant tout sensuelle.

Galerie photo Anne Ray / OnP

Découpée en huit séquences (Lento, Grave, Andante...) sur des musiques des XVIIe et XVIIIe siècles, dont le "Stabat Mater" de Pergolese, Kylián nous entraîne dans les jeux de l’esprit et les tourments de l’âme mais ancrés à même les corps : dans la torsion d’un buste, la flexion d’une main, la courbure d’une échine ou l’hésitation d’un élan. Bien sûr, on retient surtout le passage torse nu avec les amples jupes écarlates, mais les moments plus sobres ne sont pas moins étranges et jouent tout autant sur les métamorphoses de l’être. La distribution est somptueuse. D’Alice Renavand, délicatement luxurieuse, à Laetitia Pujol, ingénue libertine en passant par la voluptueuse Eleonora Abbagnato. Le dernier duo dans le silence entre Dorothée Gilbert et Alessio Carbone est une pure merveille.

Vidéo de Tar and Feather réalisée par Eric Legay pour Danser Canal Historique

Tar and Feathers (Du goudron et des plumes), une des dernières pièces de Kylián créée en 2006, entrée au répertoire de l’Opéra ce soir-là, campe un monde onirique. Convoquant « La légèreté insoutenable de l’être » de son compatriote Milan Kundera, auquel le chorégraphe ajoute « le poids insoutenable de notre existence » Tar and Feathers, met en scène une chose et son contraire, dans une scénographie tout en noir et blanc.

Galerie photo : Anne Ray / OnP

Heureusement, la chorégraphie échappe à cette définition binaire, notamment par un côté « kitsch » cher à l’écrivain tchèque. Cependant, malgré le piano haut perché qui ouvre les portes du rêve, le travail musical exceptionnel qui réunit à Mozart Dirk Haubrich et les « inventions musicales » de Tomoko Mukaiyama sur le Concerto N° 9 de Mozart, et malgré les magnifiques duos virtuoses, on reste un peu au bord de la chorégraphie.

La Symphonie des Psaumes, (créée en 1978 et entrée tout juste au répertoire de l’Opéra de paris), que Jiří Kylián considère comme l’une de ses pièces préférées, déploie un romantisme exacerbé, avec ses étreintes dramatiques d’un lyrisme subtil où se greffent des gestes lents et énigmatiques.. Chorégraphiée sur la musique de Stravinsky, et s’appuyant sur les Psaumes de David, le corps des danseurs exprime l’affliction, mais aussi la tendresse et l’espoir, en des duos et ensembles passionnés.

Galerie photo : Anne Ray / OnP

La danse est structurée comme un seul et unique mouvement infini. Il n’y a ni entrées ni sorties de scène jusqu’au baisser de rideau. Le parti pris géométrique adopté par le chorégraphe est accentué par la verticalité du patchwork de tapis d’Orient suspendus à l’arrière-plan. « Mon propos n’est pas à proprement parler religieux. J’essaie de suivre le développement musical : celui d’un rituel, dont les rythmes charrient des flots émotionnels et pathétiques », affirme Kylián.

On retrouve le chorégraphe au sommet de son art, qui sans abandonner la fluidité extrême du mouvement qui le caractérise, a su l’enrichir de brisures, d’éclats, d’altérations, qui traduisent son goût du contradictoire et de la déchirure qu’il admire tant dans la littérature de Beckett ou Kafka.

Agnès Izrine

Le 29 novembre Palais Garnier

Jusqu’au 16 décembre 2016

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