Shahar Binyamini, nouveau chorégraphe surdoué d’Israël

L’ancien bras droit d’Ohad Naharin et chantre de la galaxie Gaga crée pour des compagnies en Europe et en Asie.

Shahar Binyamini est sur tous les fronts, et on peut se demander où cela l’amènera. Positivement, mais aussi avec un zeste d’inquiétude. La nouvelle vedette israélienne propose non seulement des ateliers Gaga à travers le monde, mais est en train de rejoindre les Naharin, Eyal et autres Gat ou Shechter au Panthéon de la danse israélienne.

En France, il vient de signer une chorégraphie pour le Ballet de l’Opéra National du Rhin. En Autriche, il a sélectionné un groupe de danseurs professionnels pour une pièce puissante et un dispositif inédit. A Singapour, il a une nouvelle fois signé une pièce pour la Frontier Danceland Company. Et tout ça en l’espace de trois semaines, en avril dernier.

Après la France et l’Autriche, la Corée et l’Allemagne

En juillet 2019, il crée une pièce pour  la compagnie contemporaine Art Project Bora à Séoul et à la rentrée, il créera une pièce en Allemagne, au Ballet de Hanovre, où il est invité par Marco Goecke, le nouveau directeur de cette compagnie classique et actuel chorégraphe phare du pays. A Paris, on a pu prendre la température du langage fiévreux et puissant de Goecke, grâce à deux créations, avec le Ballet de l’Opéra de Paris et les Ballets de Monte Carlo. Entre Goecke et Binyamini, le courant passe et ce n’est pas étonnant, vu le style explosif de l’Israélien.

C’est aussi en Allemagne, au ballet de Sarrebruck, qu’il avait créé sa première pièce pour une compagnie autre que la Batsheva, ayant décidé, il y a trois ans, de quitter la compagnie et de se consacrer pleinement à sa carrière de chorégraphe. « Je voulais redéfinir mon identité, au-delà d’être un danseur de la Batsheva », dit-il. Et il reste bien sûr en contact étroit avec Ohad Naharin pour la transmission des grandes pièces de la Batsheva. En tant qu’interprète, Binyamini a créé plusieurs pièces, dont la première, Hora, lui tient particulièrement à cœur : « C’était ma première création avec la Batsheva. »

Une écriture chargée, virulente et précise

Au Ballet du Rhin, il avait dans un premier temps assisté Naharin pour la transmission de Black Milk, pièce au répertoire de la Batsheva. Bruno Bouché, fraîchement nommé directeur du ballet, lui a proposé ensuite une création pour la troupe. Le titre : I Am : Une pièce pour six interprètes où il fait preuve des mêmes qualités que dans Ballroom, la pièce créée juste avant en Autriche, au Festspielhaus de St. Pölten près de Vienne, théâtre devenu un grand coproducteur international de chorégraphes de premier plan, de Hofesh Shechter à Lemi Ponifasio.

L’écriture de Binyamini est ultra-précise et hautement dramatique, les corps étant chargés de violence et de mémoire, les membres comme propulsés par des ressorts intérieurs. Binyamini fait la part belle aux unissons, sans tomber dans une mécanique où ils tourneraient à rond. Car les unissons peuvent ici s’appliquer également à des mouvements d’une main ou des doigts. Chez Binyamini, l’unisson structure l’écriture de manière très détaillée, variée, vivace et riche, devenant une véritable interface entre la danse contemporaine et le ballet.

Variations d’unissons

Mais chaque unisson a ici ses dissidents qui agissent en contrepoint, éléments perturbateurs en préparation d’un nouveau basculement. Car Binyamini chorégraphie une transformation permanente, à partir de structures spatiales fondamentales. I Am et Ballroom sont des pièces basées sur le cercle, dans une scénographie lumineuse circulaire qui crée sa propre dimension verticale. S’y ajoute un travail inventif et très structurant sur les costumes, travail auquel il collabore également.

A St. Pölten, il avait réuni une douzaine de danseurs très internationaux, pour une seule et unique représentation d’une création d’une puissance bouleversante. Il y orchestre, avec parcimonie la part d’individualité dans un organisme collectif et les dynamiques à la fois atavistes et ultra-contemporaines, dans une sorte de transe qui s’affranchit des différences du masculin et du féminin.

Pour ce faire, Binyamini crée des corps augmentés en occupant chaque main d’une boule de bowling. Aussi le centre de gravité se déplace à l’extérieur du corps. Les boules confèrent à l’ensemble une stabilité paradoxale. Les mouvements deviennent abstraits et les différences entre les genres s’estompent dans un vocabulaire chorégraphique nouveau. L’idée est partie d’une improvisation en privée et a fini par situer Ballroom dans la lignée d’un Oskar Schlemmer.

Mais au-delà de l’abstraction, la boule est aussi un un objet de culte qui fait partie des corps et des personnalités des personnages. Sur les airs techno de Daniel Grosmann, le groupe atteint une extase orchestrée jusque dans le moindre détail.

Gaga sur tous les fronts

Bien sûr, le style de Binyamini se nourrit de la technique Gaga. En arrivant à la Batsheva, il a pris les cours pour s’y initier, comme tous les danseurs travaillant avec Ohad Naharin. « C’est un passage obligé. Après quelques années, Gaga est inscrit dans votre corps et il n’y plus aucun moyen de s’en départir. Plus tard, j’ai commencé à enseigner cette technique, d’abord en interne et puis aussi en dehors de la Batsheva. En même temps, Gaga est devenu de plus en plus populaire et je suis devenu l’assistant d’Ohad Naharin. Aujourd’hui je propose des ateliers Gaga à travers le monde. »

Et il élargit le champ des usages de la technique développée par Ohad Naharin [lire notre interview]. En même temps qu’il créait Ballroom au Festspielhaus de St. Pölten, il proposait un atelier en direction de la population, qui a donné lieu à la première création d’un spectacle de danse Gaga avec des non-danseur.se.s. Donné en lever de rideau, il proposa une circulation très vivace sur le plateau, telle une sorte de magma cinétique dont émergea la création ultra-structurée pour les professionnels.

De la biotechnologie à la danse

Les racines de Binyamini se trouvent en Europe de l’Est, en Géorgie, même s’il est né en Israël, après l’émigration de ses parents qui se sont installés dans la ville israélienne de Lod dans les années 1970. « C’est toute une communauté qui s’est déplacée à cette époque », dit-il. Au départ, Shahar étudiait la biologie et la biotechnologie. Comme d’autres, il a choisi la danse grâce au travail d’un chorégraphe d’exception. Le lendemain de la représentation de sa création Ballroom à St. Pölten, en Autriche, il se souvient: « Etudiant, je prenais aussi des cours de danse, même si c’était pour mon plaisir personnel. Je suis aussi allé voir des spectacles de la Batsheva, et c’est là que j’ai développé le sentiment qu’il me fallait travailler avec eux. Pas nécessairement comme danseur. Je voulais surtout travailler avec ces gens-là. Mais j’ai tout de même participé à une audition, et tout a basculé. » Pendant deux ans, il danse pour le Young Ensemble de la Batsheva. Ensuite il rejoint la compagnie principale pendant cinq ans. En même temps, il crée ses premières pièces très brèves pour le Young Ensemble.

Sa vie actuelle se caractérise par un nomadisme accru. « Quand j’ai quitté la Batsheva, je croyais que j’allais pouvoir passer plus de temps chez moi. Mais c’est le contraire qui arrive. » Ne craint-il pas de s’épuiser? « Tous ces voyages sont fatigants, mais je sais que cet état des choses est temporaire et que c’est le bon moment pour moi de les faire. Si je sens le besoin de m’arrêter ou de me consacrer à autre chose, je le ferai », dit-il. Pense-t-il à créer sa propre compagnie? « Oui, c’est une idée qui m’accompagne en permanence. Mais il faut trouver la bonne équipe artistique et un manager. » Curieusement, il n’a pas encore créé une grande pièce pour sa compagnie d’origine, la Batsheva, alors qu’il se dit toujours attaché à Israël. « Là aussi, c’est une idée qui est présente quelque part, mais ne s’est pas encore concrétisée. »

Thomas Hahn

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