Séquence Danse : « Beytna » d’Omar Rajeh

Une énorme salade au Centquatre : Légumes, herbes, musique et quatre chorégraphes, venus des quatre coins du globe.

Pour réunir les humains de cultures diverses et variées, la cuisine et la danse l’emporteront toujours sur la politique. Beytna est là pour le démontrer, en faisant tourner sur le plateau non seulement des humains, leurs corps et leurs gestes, mais aussi leur chant et un énorme plan de travail de restauration professionnelle.

La mère d’Omar Rajeh est là pour chapoter l’ensemble des hommes - cinq musiciens et quatre chorégraphes-danseurs - qui la rejoignent pour se saisir des couteaux (de cuisine!). Et bientôt, l’odeur du persil fraîchement coupé rejoint les rangs des spectateurs qui voient se remplir une gigantesque bassine d’une fattouche libanaise en devenir. Concombres, tomates, oignons... Et ce n’est pas le seul plat traditionnel qui attend le public.

Galerie photo © Ibrahim Dirani

Beytna s’inscrit donc dans toute une série de spectacles de chorégraphes créant avec leurs père, mère ou enfant. Mais on a ici l’impression que le monde de la danse s’invite dans la vie familiale authentique, alors que chez les chorégraphes européens c’est plutôt l’inverse. Par contre, les hommes savent négocier avec la cheffe leurs espaces de liberté pour la musique et la danse.

Et les deux groupes s’introduisent par des solos, pour fusionner, plus ou moins rapidement. D’abord, les musiciens chez lesquels la séparation est contre nature, tellement ils existent naturellement dans le jeu d’ensemble.  C’est tout le contraire chez les chorégraphes qui ne forment pas un ensemble organique, mais se retrouvent uniquement à l’occasion de Beytna. Car chacun d’entre eux a sa propre compagnie. 

A l’origine ils étaient cinq: Omar Rajeh (Liban), Koen Augustijnen (Belgique), Anani Sanouvi (Togo), Hiroaki Umeda (Japon), Moonsuk Choi (Coree du Sud). Mais comment inviter Umeda à chacune de ces concerts choréo-culinaires ? Le Japonais est tout simplement surbooké. Il y a donc Choi en renfort pour représenter la composante asiatique d’une humanité aussi composée de couleurs vives et différentes que les ingrédients de la fattouche.

Chacun commence par un solo où il expose ce qui l’a formé en tant que danseur: Chez Sanouvi, une vraie jouissance à frapper le sol et à suspendre le mouvement dans des arrêts qui rappellent le flamenco. Chez Choi, l’articulation fluide du mime, interprétée à la manière des danses urbaines. Chez Augustijnen, la liberté d’assumer ce qu’on est au moment même où on se met à bouger. Et chez Rajeh, une élégance raffinée et sensuelle.

Galerie photo © Ibrahim Dirani et Tony Elieh

Et puis, c’est cuit. La fattouche a reçu sa charge de sel et d’huile des mains de la cheffe, pour être dégustée par le public qui envahit le plateau. « Le Liban est un pays aussi composite que cette salade. Venez déguster mon pays », lance Rajeh. La dégustation terminée, ceux qui ne sont pas partis ont droit à une surprise, une cerise sur le gâteau. A savoir, un dessert chorégraphique où on passe par une lutte greco-romaine, debout et au sol, entre Rajeh et Augustijnen, pour arriver à des unissons très énergétiques.

Le manger-ensemble, le partage du pain (et d’un petit verre d’Arrak), la séduction à travers la cuisine et la tradition révèlent le caractère universel de ce qui nous réunit, de l’estomac à la danse. Aussi, la mère de Rajeh arbore tous les caractéristiques, de sa personnalité à sa coiffure, des ajoumas (mères de famille) coréennes. Ce sont elles qui assurent alors que leurs enfants s’aventurent. Tel Omar qui fait de la danse contemporaine une force de proposition au Liban actuel.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 27 mars 2018, festival Séquence Danse, Centquatre-Paris

Jusqu'au 28 mars

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