« Screws » d'Alexander Vantournhout

Il n'y a pas que le cirque. Il n'y a pas que la danse. Mais quelque chose qui les dépasse l'un et l'autre.

On ne se méfiera jamais trop des captations vidéographiques. Il nous avait été donné d'en consulter, reproduisant certaines séquences du spectacle Screws, à un moment où celui-ci n'était pas encore achevé. Ainsi à l'écran pouvait-on observer des figures acrobatiques époustouflantes. Sans mésestimer ces prouesses, on les reversait plutôt du côté du cirque, non sans une frustration dans notre âme de spectateur de danse. Une audace excessivement technique semblait y oeuvrer a contrario d'une échappée poétique.

Il faut donc se méfier des captations vidéo. Elles ne captent et restituent que ce qui est visible à l'oeil nu – du moins à travers l'objectif d'une caméra. Or la perception du spectacle vivant, en co-présence des performeurs et spectateurs dans un espace et temps singuliers, engage bien plus que la seule fonctionnalité sensorielle de la vision. On s'en est rendu compte de manière éclatante, lors de la première mondiale de Screws, cette fois dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis.

Cela se passait au Pavillon du Garde-chasse aux Lilas. Est-ce que cette commune limitrophe de Paris a pris pleinement conscience du joyau dont elle dispose avec cet édifice ? Une fois par an, les Rencontres nous donnent l'occasion de nous délecter de cette ancienne salle de fêtes des années 1900. Sa décoration rococo excite l'imagination en même temps que son vaste volume modulable, baigné au besoin par de larges baies vitrées, approché par un joli jardin, permet des déclinaisons multiples.

C'était idéal pour Screws. Cette pièce se donne par séquences successives, qui se déplacent dans l'espace, en même temps que le public, qui fait cercle, assis par terre pour la plupart. C'est tout un jeu de grande proximité, mais aussi de plasticité, et de choix dans les angles de vue. Une expérience se renouvelle à chaque changement de séquence. Et cette expérience est autant celle du spectateur que du performeur.

Ils sont six (quatre garçons, deux filles), gainé.es dans de chimériques tuniques cosmiques – lesquelles n'auront pas fixé l'essentiel de notre curiosité. Passons sur ce détail de goût. A côté de cela, l'écriture circassienne d'Alexander Vantournouth se lit avec beaucoup d'aisance. Elle consiste en la mise en œuvre de principes très simples : une déclinaison de prothèses arrimées au corps performeur altère les paramètres conventionnels de la gestion gravitaire organisant ce corps dans l'espace.

Galerie photo © Bart Grietens

Prenons l'exemple le plus simple : une sorte de boule de bowling, apparemment très lourde, fixée à l'une des mains d'Alexander Vantournhout, qui dans ce cas œuvre en solo. Tandis que l'artiste tournoie, se balance, gravite, se déplace, cette boule entraîne une dissymétrie manifeste dans l'organisation de son équilibre. Ce que percevant, notre regard, intuitivement, s'attend à ce que l'artiste – métaphoriquement : l'être humain – s'obstine avant toute chose à contrecarrer cet effet. En toute philosophie conventionnelle, c'est bien à l'homme de reprendre la maîtrise de son environnement, et le ramène sous le régime de son pouvoir.

Or ça n'est pas ce qui se produit dans Screws. Comme en écho des spéculations intellectuelles les plus actuelles, le performeur – l'être humain métaphorique – accepte la perturbation que lui impose le paramètre inhabituel qu'est la prothèse. Il ne se dresse pas contre son environnement. Il en accepte sa variabilité. Et ce paramètre devient un partenaire plein et entier du mouvement. De visu, cela surprend les attentes. Quoique très savante, experte, l'organisation corporelle consent une part d'abandon à ce qui advient, à ce qui s'impose à elle. L'objet adjacent paraît décider d'une part des choses.

Galerie photo © Bart Grietens

Tout cela se teinte d'une logique tierce, qui rend tangible la qualité tensionnelle du lien entre soi et le monde. C'est dans l'espace, et par trajectoires et intensités altérées, cet espace est devenu souple, plastique, évocateur. En partie insaisissable. Peuplé d'imaginaire. C'est ainsi qu'une poésie en émane. Et cette poésie touche donc à ce qu'un corps peut jouer dans l'espace. Il nous semble que ce registre est surtout chorégraphique.

Alexander Vantournhout paraît ainsi figurer, au côté d'un Yoann Bourgeois par exemple, parmi les artistes qui dépassent pleinement la dichotomie entre cirque et danse, et s'engagent dans une indiscipline où s'invente tout autre chose que la seule articulation d'une complémentarité scénique entre ces deux dites disciplines. Au passage, remarquons que ces deux artistes partagent la caractéristique d'avoir chacun suivi deux formations du meilleur niveau, autant en danse qu'en arts du cirque.

Screws signifie "vis" (celles dont on fait des tours). Voilà qui évoque assez bien la qualité d'entêtement, qui creuse et qui creuse, au fil des divers tableaux du spectacle (une séquence où les corps s'enlacent en lianes de poids et contrepoids consentis en duo ; une autre, en duo féminin, où les performeuses arrimées par les chevilles à une barre en hauteur, s'adaptent à des évolutions tout entières têtes en bas ; encore une autre, où des crampons aux chaussures se plantent et se fixent durablement, vigoureusement, dans un sol en plateau de bois). Etc, etc. On ne se lasse jamais de renouveler des expériences qui modifient notre perception du monde.

Gérard Mayen

Vu le mardi 28 mai 2019 aux Lilas, Théâtre du Garde-chasse, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis.

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