« Scaramouche » par Julien Guérin et le Ballet d’Avignon

Il faut séparer le bon grain du livret

Le Ballet d’Avignon avait invité le jeune Julien Guérin et deux étoiles des Grands Ballets Canadiens pour créer un Scaramouche sur une belle partition de Messager mais un livret difficilement défendable… Et cela se laisse, malgré ses auspices peu propices, tout à fait regarder. 

Le piège était redoutable. Commander un ballet sur Scaramouche en insistant sur la dimension narrative du projet était demander une chimère car Scaramouche n’existe pas. Il n’y a pas d’histoire, de sotie, de tradition dramatique, pas même réellement de film consacré à ce qui n’est qu’une figure un peu secondaire de la comedia del arte.

Le fameux Scaramouche de George Sidney (avec Stewart Granger -1952) autant que celui d’Antonio Isasi Isasmendi (La Mouche de Scaramouche, avec Gérard Darray -1963) sont des mélodrames qui se réfèrent au personnage que par un artifice dramaturgique doublement forcé : la filiation cachée et la troupe de comédien offrant opportunément un couvert… En somme, du pur mélodrame sous les oripeaux du masque ! Faire une histoire avec cela relève de la gageure. Messager, pour son ballet de de 1891, ne s’embarrassa guère de scrupule, ou plus exactement ses librettistes s’y mirent à deux (Maurice Lefèvre et Henri Vuagneux) pour commettre un véritable larcin dramatique, aux deux sens du mot. Si la musique en reste délicieuse, toute de malice et d’évocations, le découpage et ce qui tiendrait vaguement de trame laisse peu d’espoir pour un chorégraphe (c’était un certain Carlo Coppi qui œuvra sur la version originale et n’en laissa guère de souvenir). S’appuyer sur ce livret et en espérer un œuvre relève d’une méconnaissance certaine de l’art chorégraphique et si l’on veut se un ballet de masque, il faut s’appeler Massine et Stravinsky pour tordre le bras à l’anecdote, et faire Pulcinella (1919) avec la bénédiction de Diaghilev et les décors de Picasso… Ce qui met la barre un peu de haut pour le Ballet d’Avignon pour lequel Julien Guérin se trouvait dans l’obligation de composer avec ce fatras. Un très jeune chorégraphe auquel on « offre » l’opportunité d’une première grande création pour un ballet avec quatorze danseurs et un orchestre n’a pas vraiment la possibilité de négocier. En somme, il y avait là toutes les chances d’une catastrophe ! Et il n’en fut rien.  

Que l’on s’entende, cette pièce d’une heure et quart, quoi que soigneusement composée et scénographiée (Dominique Drillo, orfèvre en la matière, signe scénographie, décors et même costumes) ne se compare pas à Pulcinella -d’ailleurs Messager n’est pas Stravinsky- mais, dans cette logique de ballet sur des figures de la comedia del arte, voici quelque chose qui se laisse agréablement regarder, avec même quelques très beaux moments au passage.

Puisqu’il est question de narration, résumons. Il est question d’une jeune fille, Colombine (Maud Sabourin) que son père veut marier à Gille (Anthony Beignard) tandis qu’elle en pince pour Arlequin (Melih Mertel) et qu’un inquiétant Scaramouche (Arnaud Bajolle) qui convoite également la jolie fille, tente de s’interposer. Au premier acte, la belle se marie au grand dam de ces sigisbées (lesquels espéreraient un peu plus que cette situation), mais ce qui lui apporte quelques satisfactions sociales (une belle fête, l’admiration des copines et la bénédiction de papa) tout en lui laisse de pinçant regrets… Arlequin et Scaramouche, chacun selon son tempérament tente le coup… La situation se fige. 

Galerie photo © Cédric & Mickaël Studio Delestrade

A second acte, Colombine s’interroge sur ses désirs profonds (très beau solo, riche de nuances et d’expressions, et parfaitement servi) avant d’éconduire le pauvre Gille qui comprend n’être qu’un mari de raison quand lui est vraiment amoureux. Ceci dans un beau duo. En revanche l’épisode vaguement fantastique dans lequel Scaramouche doté de lunettes magiques envoute l’assistance et l’objet de sa convoitise avant que tout le monde soit sauvé par Arlequin pèse pour son incohérence dramaturgique. Pourquoi pas des Aliens ou le pape tant qu’à faire ! Sinon que Colombine cède à son désir profond et à Arlequin, que Gille en fait une crise avant de se résigner (avec l’aide de quelques coups de poing d’Arlequin cependant). Le tout sur un schéma qui trahit bien son origine de comedia del arte. 

Ce n’est donc certes pas sur ses qualités dramaturgiques que tient ce Scaramouche. En revanche, l’atmosphère très rêveuse de décors mobiles et de rideaux flottants sur les nuances pastel des costumes offrent un écrin délicat au dilemme moraux et aux troubles des amoureux. C’est là que le talent de ce très jeune chorégraphe se révèle avec le plus de netteté dans un style qui rappelle celui de Jean-Christophe Maillot, mais on se souvient que Dominique Drillo est un fidèle collaborateur du chorégraphe des Ballets de Monte-Carlo, là même où Julien Guérin a beaucoup appris et rencontré ses deux interprètes invités Maud Sabourin et Melih Mertel…

Un peu plus de nuance dramaturgique -par exemple en laissant le chorégraphe prendre la distance qu’il souhaite d’avec un livret totalement obsolète et inutile- et le ballet de l’Opéra d’Avignon dont la troupe montre un engagement sans faille et de jolies qualités disposera d’une belle œuvre de répertoire à revoir après qu’elle aura pris un peu bouteille. 

Philippe  Verrièle

Vu à l’Opéra Confluence d’Avignon, le 1erdécembre.

 
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