Saburo Teshigawara à la Biennale de Lyon et à Chaillot

Deux variations sur le couple, par et avec Saburo Teshigawara et Rihoko Sato, inspirées de Berlioz et de Dostoïevski : Si semblables et pourtant si différentes.

Un couple peut en cacher un autre. Voire deux. Le binôme ultra-rodé, formé par Saburo Teshigawara et sa partenaire de scène permanente Rihoko Sato, a dévoilé deux versants de sa créativité, en s’inspirant d’une part d’une œuvre symphonique, d’autre part d’une œuvre littéraire, deux approches certes liées par leur relation si particulière au corps et au mouvement, et en même temps radicalement différentes.

Concert chorégraphique à Lyon

A la Biennale de la Danse, Teshigawara a déclaré à quel point son pas de deux avec Sato sur la Symphonie fantastique de Berlioz accomplit un désir de longue date. « A vingt ans, je voulais déjà danser sur cette musique, mais je n’en avais pas encore les moyens artistiques. Cette symphonie est inspirée de Bach et représente l’avant-garde musicale de son époque. Elle me procure des sensations très rock. »

Ce fut le concert d’ouverture de l’Orchestre National de Lyon, donné à l’Auditorium, la salle symphonique  de Lyon, avec deux premières œuvres jouées sous les pleins feux, pour ensuite inviter la danse sur le proscenium, en plaçant les musiciens sous une lumière tamisée. L’exercice, selon Teshigawara lui-même surtout porté par le plaisir de danser, a révélé toute sa complexité d’une situation où il faut partager le plateau, une soirée entière et aussi le public avec un orchestre symphonique.

Car aussi filigrane, aérienne, virtuose et fascinante soit-elle, la danse de Teshigawara et Sato peine à convaincre de sa nécessité, face au geste musical de l’orchestre, et surtout des violonistes et des percussionnistes. Au cours des cinquante minutes symphoniques, c’est plutôt dans les silences que Teshigawara a été le plus impressionnant, laissant exister, sous des éclairages soudainement réduits, des silences du corps qui donnèrent à sentir les silences derrière la musique.

Le duo et le risque

Rencontré à Chaillot - Théâtre National de la Danse après une représentation de The Idiot, le maître en convient. Mais face à un orchestre symphonique, il se doit aussi de danser pour un public qui associe la danse à une abondance de mouvements.

L’association d’un duo chorégraphique avec un orchestre pousse à se lancer dans une surenchère et pousse à danser à la lisière de la redondance. On connaît ce phénomène, en sens inverse, quand des musiciens improvisent avec des danseurs et finissent toujours par se laisser emporter par leurs propres élans. Il n’y a alors plus d’espace pour les silences.

La musique touche « les parties les plus profondes d’un être humain, telles que les rêves et l’émotion, le désir et l’anxiété », écrit le chorégraphe dans sa note d’intention, parlant aussi de « cauchemars inattendus »  et de « rêves récurrents du destin ». En amont, il déclara: « Un duo est toujours plus dangereux à créer qu’une pièce pour six ou sept danseurs. »

C’est vrai aussi pour un duo comme celui qu’il forme avec Rihoko Sato, où on se parle « de personne à personne et non de danseur à danseur », comme il le souligne. De leur danse très libre et improvisée sur la Symphonie fantastique à la grande précision de leur incarnation des deux personnages principaux de L’Idiot de Dostoïevski, la répartition des états de corps et d’âme est la même. Lui, tellurique et plus introvertie. Elle, plus aérienne et libre.

Couple tragique

Voilà qui convient parfaitement pour évoquer le prince Mychkine et Nastassia Filippovna. Pourtant, il n’y a, dans The Idiot, pas de « danse », selon la définition d’un public large. L’approche du mouvement est ici extrêmement gestuelle et dramatique, et donc narrative, même si on est loin d’une restitution du roman. Teshigawara et Sato dressent des portraits sensibles des deux protagonistes, de la grâce de Filippovna aux crises d’épilepsie du prince, et terminent bien sûr par Mychkine, se penchant sur sa bien-aimée assassinée.

Teshigawara dit s’être inspiré de poupées et de pantins. Et alors que sa danse fait habituellement disparaître la gravité, elle se lance ici dans un dialogue à bâtons rompus avec la force terrestre. Le corps articulé de façon très précise, Teshigawara utilise la suspension du mouvement avant tout changement de direction, tel un Marcel Marceau. Et il se révèle être un grand acteur, au même titre qu’un Min Tanaka ou un Mikhaïl Baryshnikov. On ne l’avait pas encore vu comme ça, chez nous.

Pourtant,  aussi opposées soient-elles, les deux approches de la création, à savoir la danse libre avec orchestre et l’inspiration par une œuvre littéraire, font partie intégrante de l’univers et de la démarche de Teshigawara. Pour Spring, in one night, créé en 2013, il s’est par exemple inspiré de Bruno Schulz, comme avant lui Josef Nadj. Et en 2017, il a dansé, avec Rihoko Sato, sur Bach, à la Philharmonie de Paris.

Thomas Hahn

Symphonie fantastique : Biennale de la Danse, Lyon, Auditorium, le 23 septembre 2018

The Idiot : Chaillot – Théâtre National de la Danse, Paris, le 27 septembre 2018

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