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Rencontres Chorégraphiques : Fils, tissus et vêtements

Plusieurs spectacles ont interrogé le rôle du textile dans la perception de l’autre et la construction de l’identité féminine. 

C’est ce qu’on peut appeler un fil rouge, quoiqu’il se soit manifesté dans les couleurs les plus variées. Une partie des Rencontres Chorégraphiques, souvent à la croisée des arts plastiques, a ouvert un champ de réflexion sur la sociologie du vêtement et des tissus, comme moyen d’octroyer, revendiquer ou (chercher à) construire une identité. C’est donc autour de l’identité culturelle comme entre les statuts d’objet et de sujet que la partie se joue. 

Jamais l’habit n’est anodin. Habit subi ou habit choisi, il envoie un message, soit à l’autre, soit au porteur – et surtout à la porteuse. Soit en complicité avec un groupe et rejet de l’autre, soit comme symbole de contrôle social. Quoi de mieux que la mode vestimentaire pour obliger quelqu’un à s’identifier à tel ou tel stéréotype ? C’est dans cette question que se croisent, de façon virtuelle, Masako Matsushita [lire notre critique] et Cherish Menzo, remarquable interprète d’un solo imaginé par Benjamin Kahn. La programmation successive des deux, le même jour dans la même salle, était des plus signifiantes. 

Sorry… : des tenues et des leurres

Sorry, but I feel slightly misidentified…La politesse de l’euphémisme (« …légèrement… ») ironiquement affichée par le titre donné à la pièce de Kahn et Menzo finit par être renversée grâce à certaines attitudes et propos nettement plus francs et frappants, affichés sur le plateau (« …mon poing dans votre argent, mon poing dans votre système… »). Mais Sorry… n’est pas une pièce « black block » ni « black lives matter ». Elle interroge le regard sur l’autre et la différence, par des changements d’accoutrements successifs, tenues qui vont de la dissimulation totale à la nudité revendicative. « Sauvageon » des cités ou corps exotique, pom-pom girl ou model, chaque fois Menzo porte sa croix, faite des fantasmes des autres. Jusqu’à ce qu’elle prenne la parole pour s’approprier sa destinée. Cette révolte, nécessaire, lui permet finalement de s’affranchir des tenues connotées qui font fantasmer les autres, pour se présenter en jean et en pull, comme la personne la plus « normale » qui soit, notre semblable que nous peinons tant à reconnaître comme telle. 

un/dress : les dessous détournés

On peut donc faire le bilan de tout ce qu’on avait projeté sur elle, et même élargir le champ pour parler de la femme en général. Masako Matsushita, autant plasticienne que chorégraphe, mène des recherches sur le rôle du vêtement féminin dans la société occidentale. Dans un/dress, l’Italo-Japonaise détourne la culotte et le soutien-gorge pour transformer son propre corps en un objet captif et dominé (par une industrie et la gent masculine), rappelant qu’il fut un temps où les femmes jetaient leurs « bras », comme ils se nomment en anglais.

Le geste artistique de Matsushita qui réinvente la crinoline, n’est pas la révolte, mais celui de l’ironie. Jusqu’à l’auto-libération par la transformation de son corps dénudé en œuvre d’art, par l’intégration dans une structure textile de fines bandes de tissus, revendiquant le droit à la normalité et la liberté du corps, ce qui passe par la désexualisation, pour que le corps de la femme ne soit plus regardé comme un objet de désir ou de rejet, mais comme une œuvre d’art. La proposition a du charme…

Hominal/Xaba : des wax et des toiles

De l’autre côté de l’océan, il y a les wax. On identifie ces tissus à l’Afrique de l’Ouest comme la soie évoque l’Asie. Mais il s’agit en vérité d’une invention coloniale européenne, comme le rappelait, en même temps au festival June Events, Tidiani N’Diaye dans son duo, justement intitulé : Wax. Curieuse coïncidence là encore, puisque Nelisiwe Xaba,  guest star de Marie-Caroline Hominal dans leur duo sobrement intitulé Hominal/Xaba, met en scène les enjeux de tout un continent, en se perdant dans une forêt de larges bandes de wax, comme dans un océan de couleurs. Hominal et Xaba s’extirpent d’abord d’un filet de fils élastiques, prison sensuelle tissée par leurs soins et jamais à court d’une entrave à la liberté de danser. 

La tâche n’est pas facile et il leur faut les ciseaux pour venir à bout de cette toile d’araignée, pour pouvoir partir à la recherche d’elles-mêmes et de l’autre dans un dédale de tissus. Mais quand elles en sortent, elles se retrouvent aussitôt prises dans la toile que nous partageons tous et qui nous embobine dans ses filets. Car yotube, vimeo etc. nous laissent tout aussi peu de certitudes. Hominal et Xaba y glanent des danses qui les poussent tout autant dans un moule conçu par d’autres. Et Nelisiwe de protester: « Je ne veux pas être Sirène ! » En effet, Menzo et Matsushita n’en diront pas moins. Quatre femmes et trois spectacles culottés: Les états généraux chorégraphiques de l’habit et du tissu étaient d’une étoffe très résistante. 

Thomas Hahn

Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis 2021

Sorry, but I feel slightly misidentified…   

Conception, direction, chorégraphie : Benjalin Kahn
Création, interprétation : Cherish Menzo

Le 27 mai 2021, Pantin, La Dynamo des Banlieues Bleues
 

Hominal/Xaba

Concept : Marie-Caroline Hominal
Chorégraphie, interprétation, scénographie : Marie-Caroline Hominal, Nelisiwe Xaba

Bobigny, MC93, le 29 mai 2021

Image de preview : Hominal/Xaba © Isabelle Meister

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