Rencontres Chorégraphiques : « The Dry Piece / XL Edition » de Keren Levi et « Boom Bodies » de Doris Uhlich

Ouverture des Rencontres Chorégraphiques : Corps exposés

La soirée d’ouverture a réuni deux pièces d’envergure qui se répondent et se défient : The Dry Piece / XL Edition de Keren Levi et Boom Bodies de Doris Uhlich.

La première soirée des Rencontres Chorégraphiques 2017 a réuni deux pièces pour huit danseurs. S’y ajoutent, chez Keren Levi, un dispositif de projection renversant la perspective et chez Doris Uhlich, un DJ qui module les ambiances dramatiques, en live. Outre le nombre d’interprètes, c’est la mise à l’épreuve qui crée un lien pertinent entre les deux pièces: Levi détourne le regard masculin sur le corps de la femme alors qu’Uhlich relève les résonances des meurtres islamistes à Paris et Bruxelles. Les deux pièces déstabilisent les corps, mais leur offrent aussi des dispositifs pour résister.

Keren Levi : Transformations féminines

Levi part du corps de la femme et de sa nudité, symbole ultime de vulnérabilité. Elles entrent, en plusieurs temps, et se déshabillent. Les premières des huit femmes relèvent le défi d’affronter directement le regard du public, avant de glisser derrière le rideau transparent. Filmées en plongeon, les huit interprètes forment des cercles qui s’ouvrent et se referment, swinguent ou composent des ensembles très graphiques. Les images kaléidoscopiques ainsi produites sous nos yeux se mêlent aux images réelles, visibles mais chimériques.

On plonge dans un univers qui oscille entre le végétal et l’abstraction où la nudité n’est plus une menace, mais un langage artistique, surface pour traitement par éclairages et dispositif informatique. Psychédéliques, les images tendent vers la transe. Mais l’ambiance bucolique des mandalas humaines s’enlise rapidement.

Galerie photo © Annavan Kooij

On attendait plus de mordant de la part de Keren Levi. Et effectivement, l’ambiance change. Les corps se séparent, des personnages surgissent. D’un organisme unique et fusionnel dans un espace universel, nous passons à des individualités, dans une ambiance urbaine. Dans cette communauté atomisée, chaque personne ne représente qu’elle-même et les corps ne sont plus chargés de références. La nuit tombe et le paradis se meurt. L’art renaît.

La violence des Boom Bodies

Boom Bodies se place parfaitement dans cette idée de descente aux enfers. L’insouciance dévastée n’est pas celle des origines de la vie, mais l’extase d’une sortie en club, sur un déluge de musique techno. La danse est ici frénétique jusqu’à frôler l’autodestruction. Il y a des angoisses et des blessures à expier, dans une violence qu’on s’obstine à transformer en sursaut vital.

Dans cette lutte désespérée pour la liberté, le déferlement gestuel est d’une explosivité inouïe. Ici il ne s’agit pas de jeter son corps dans la bataille, le corps est le champ de bataille. Le plus étonnant est qu’avec une telle dépense d’énergie, chacune et chacun fait preuve d’une créativité extraordinaire. Chaque fois qu’un(e) interprète lance un geste, le groupe suit, pour porter l’esprit tribal vers un état de possession, comme si l’invention du geste était parfaitement spontanée.

La violence de Boom Bodies n’arrive pas par hasard. La lutte acharnée entre les principes de l’ordre et du chaos est la trame qui traverse toute la création artistique dans l’hémisphère germanique. A cet esprit de rébellion, Uhlich ajoute une abnégation exigée de la part du danseur, telle qu’on ne l’a connue que chez Olivier Dubois, dans ses fresques minimalistes comme Révolution ou Auguri. Et on se demande comment les danseurs de Boom Bodies peuvent relever ce défi physique plusieurs soirs de suite.

Boom Bodies commence et finit autour d’un filet d’élastiques jaunes, prison et dédale à la fois. Tendues au maximum, les bandes retiennent les fugitifs, toujours sur les ambiances sonores, remarquablement subtiles et créatives, du DJ Boris Kopeinig. Et les corps deviennent eux-mêmes comme des instruments musicaux, dans une fusion qui peut mener au meilleur comme au pire.

 

Thomas Hahn.

 

Spectacles vus le 12 mai 2017, Nouveau Théâtre de Montreuil, Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

http://rencontreschoregraphiques.com

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