« Refuge » de Vincent Dupont

Deux ouvriers en dérapage : Quand le geste, la voix, le souffle et le libre arbitre tentent d’échapper à la mise en boîtes.

Un refuge, dit Vincent Dupont, est un endroit où l’on se construit la liberté et le droit d’être autrement. Dans Refuge, ce droit devient une urgence absolue. Sur une plateforme logistique, dans le vacarme d’une musique plus qu’industrielle, deux ouvriers, presque des robots, fabriquent des boîtes avec des gestes aussi formatés que les cartons qu’ils assemblent, à l’aide de ruban adhésif.

Bugs gestuels

La déshumanisation au travail, dans les grandes plateformes de distribution, est le point de départ de Refuge. Et bien sûr, ces cartons. Pendant que Dupont et son collègue (Raphaël Dupin) - on pourrait parler de clone - en fabriquent environ quarante, la machine bien huilée de leurs gestes se dérègle quelque peu. Les bugs se multiplient et il faut à chaque fois « réinitialiser » l’homme-machine qui a dérapé. Mais le processus de ré-individuation est enclenché, et plus rien ne l’arrêtera. Refuge est aussi une pièce sur la révolte. 

On songe ici aux deux dernières créations de Maguy Marin et à sa critique du capitalisme déchaîné. D’une part, grâce aux quarante boîtes qui forment deux lignes droites traversant ce hall industriel imaginaire, rappelant le mur construit dans Deux Mille Dix Sept. On pense aussi à Ligne de crête, où les bugs gestuels se produisent au son assourdissant de la photocopieuse.

Refuge résume parfaitement ces deux motifs, leur offrant ce qui manque actuellement chez Marin : La possibilité d’un dénouement qui met l’être humain en perspective, dans une dimension philosophique, au-delà de la critique sociétale.

Danse, voix et souffle en conspiration

Vincent Dupont expérimente dans Refuge également un rapport interactif entre le corps, la voix et l’espace. Dupin et Dupont, danseurs-mimes aux visages qui se ressemblent autant que leurs noms, portent chacun un laryngophone au cou. Celui-ci permet d’utiliser la voix pour déclencher des sons,  grâce à une connexion avec des ordinateurs placés en régie. Même le bruit du souffle peut ainsi être transmis pour se transformer en environnement sonore, dans le sens des recherches de Dupont sur le souffle et le lien entre la voix et le mouvement, déjà entreprises dans des pièces aux titres aussi parlants que  Hauts cris, Souffles ou  Air.  « Conspirer, c’est littéralement, respirer ensemble », rappelle-t-il.

On sait que Dupont vient du théâtre et on connaît son intérêt pour les arts plastiques et les questions autour de l’espace de représentation. On l’attendait donc au tournant, quand il s’agit de rythmer cet espace par un objet, démultiplié par dizaines. En même temps, c’est le corps lui-même qui devient ici un sujet plastique.

Quand le duo de manutentionnaires tente de se réapproprier ses gestes, ses voix, son souffle, son environnement et son libre arbitre, il passe par une remise à plat des rapports de pouvoir, en détruisant lesdites boîtes, en mettant fin à leur forme rectangulaire, les remplissant de boules argentées, symboles d’un rapport réenchanté au monde. En balayant l’ordre oppressant, en instaurant un non-ordre salutaire, ils résument tout simplement l’avènement du dadaïsme.

La marionnette et la mort

Cependant, cette déferlante d’énergie libertaire ne serait qu’anecdotique, sans la dialectique qui voit les deux révoltés se transformer en marionnettes alors que les voix comme les corps cherchent une voie vers la liberté. Au finale, malgré leur révolte, il leur est impossible d’aller jusqu’au bout dans la reconquête de leur humanité. Ils retrouvent leurs émotions, mais ils parlent en grommelot et paraissent finalement effrayés par leur propre acte de révolte.

La dernière action est un envol depuis une échelle, en attrapant au vol la boule des rêves. Mais l’atterrissage violent est fatal à celui qui cherchait une vie meilleure. Un nouveau cycle d’oppression et peut-être de guerre pourra commencer. Cet échec est aussi beckettien que tragique. Dans leur tentative d’émancipation par leurs propres forces, et par son échec, Dupin et Dupont ne sont pas sans nous rappeler Bouvard et Pécuchet.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 9 novembre 2018 au CDCN Atelier de Paris

Conception, chorégraphie : Vincent Dupont
Interprétation : Raphaël Dupin, Vincent Dupont
Son : Maxime Fabre, Raphaëlle Latini
Lumière : Yves Godin
Régie générale : Sylvain Giraudeau
Travail de la voix : Valérie Joly
Conseil dramaturgique : Mathieu Bouvier
Collaboration artistique : Myriam Lebreton

En tournée :

11- 12 décembre 2018: Montpellier, ICI—CCN

8-11 janvier 2019 : Paris, Théâtre des Abbesses

23 mars 2019 : Cognac, L’Avant-Scène

 

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