« Racconti » d’Edmond Russo et Shlomi Tuizer

Il s’agit donc d’une avant-première d’un spectacle qui devait être public, mais ne l’a pas été dans l’espoir d’une création (pour la prochaine Biennale de danse du Val-de-Marne) à venir… On le  reverra donc peut-être… Ce qui tombe assez bien car, en raison de sa structure même, il faut pouvoir revoir ces Racconti  d’Edmond Russo et Shlomi Tuizer.

Cela arrive parfois. Arrive un moment dans certaines pièces où j’aimerais pouvoir disposer de la fonction « rewind » et reprendre un peu avant, voire, dans le cas de ces Racconti (récits, ou contes), de pouvoir reprendre au début. 

C’était la fin de la journée et déjà quatre propositions dans les conditions complexes des « présentations professionnelles ». C’est-à-dire avec un cérémonial pesant fait d’attente pour éviter les bousculades, même légères, et la confusion de l’accès en salle ; avec force badigeonnage au gel hydro-alcoolique qui fait sentir la moindre travée de théâtre pire qu’une salle d’attente de labo d’analyse médicale, et sans la moindre feuille de salle. Je ne lis pas le genre d’argument souvent filandreux qui en quelques lignes prétend présenter l’œuvre et ne fait, en général, qu’accumuler les banalités faussement habillées d’intellectualisme de pacotille. Mais cela participait du rite ; et j’y vérifiais le nom des interprètes, ce qui aide à les reconnaître. Mais avec ces mesures de sécurité, les noms des interprètes ont complètement disparu et vingt ans de combat pour faire reconnaître leur présence au plateau ont été gommés, je la regrette donc.

Donc arrivant Salle Vasse, je ne savais plus trop ce que j’y venais voir sinon que je connaissais la Compagnie. Yvann Alexandre, ci-devant maître des lieux, fait son petit speech en nous souhaitant bonne soirée quand il n’est que 17h30… 

Noir salle et lumière sur une très belle et sobre scénographie (signée de la créatrice lumière Laurence Halloy en collaboration avec les deux chorégraphes) de grands lais blancs et transparents tombant des cintres comme de très étroits paravents laissant voir en les dérobant les six danseurs. Et chacun prend un solo. Jamil Attar, Yann Cardin, Pierre Lison, Davide Sportelli, Julien Raso, Edmond Russo : il faut citer chacun de cette collection de pointures ! Si le premier talent d’un chorégraphe, c’est le casting, pour ce Racconti, voilà une chose assurée. Ils enchaînent les démonstrations : assurés d’une présence évidente, chacun dans son style personnel, avec cette tranquillité qui témoigne de la maîtrise et évite toute ostentation. Mais, au-delà du plaisir à voir de très bons danseurs donner de la très bonne danse, cela me semblait un peu abstrait. Rien de rédhibitoire, juste un peu déroutant. Il y a bien ce cercle lumineux dont le périmètre se dessine, section après section au fur et à mesure que les danseurs s’échinent, mais cela fait peu en matière de cohésion. Et puis soudain, après vingt bonnes minutes, noir. Plus rien. Puis une voix commence à raconter des histoires bizarres où il est question de suivre des gens, de découvrir un vieil homme allongé au soleil à même le trottoir, de trace et de disparition. 

A partir de ce texte, toute la pièce change et le mouvement s’organise pour structurer le groupe. Les soli laissent placent à des duos, trios, groupe jusqu’à des diagonales dessinant l’espace. Tout cela à partir du texte. Celui-ci a été écrit par Bertrand Schefer que les chorégraphes ont rencontré à l’occasion du festival Concordan(s)e (festival organisant la rencontre de chorégraphes et d’écrivains organisé par Jean-François Munnier). Ensemble, ils ont créé Zéro, un, trois, cinq (2016) et Insomnie (2020). Cette fois l’écriture a totalement accompagné le processus de création. « Le point de départ du travail d’écriture chorégraphique était des entretiens de chaque interprète avec Bertrand sur un même sujet central de la pièce, la disparition, vu et ressenti par des angles et perceptions propre à chacun » expliquent les chorégraphes, qui précisent « On pourrait dire que nous sentions la nécessité d’un texte très tôt dans le processus de réflexion sur le projet.  L’identité de ce texte a trouvé cette couleur-là et sa « place » dans la pièce après une longue maturation. L’enjeu étant complexe au départ puisque nous avions sous nos yeux les six entretiens enregistrés, avec des histoires et ressentis singuliers, intimes et sensibles. Pour Bertrand l’importance de se distancer de ces paroles-là est devenue, progressivement, très limpide. Son intention étant de livrer son propre récit en reconnaissance et intégration de l’ensemble de l'expérience. » 

A cette nuance qu’appréciant la géométrie du groupe structurant le plateau comme un univers en soi, je me suis pris à souhaiter revoir les soli pour découvrir, ou du moins pour déceler, quelques indices reliant chaque danse — et sa virtuosité — avec l’histoire qui l’a portée. Mais je ne dispose pas de fonction « rewind », ce qui est, en définitive précieux : ainsi j’ai reconstitué comme pour moi-même la pièce, créant mon propre « racconto » sur une danse qui venait de disparaitre ; c’est-à-dire expérimentant le principe même de la pièce en la regardant et la réinventant puisque ceci n’est pas une critique car cela n’était pas le spectacle.

Philippe  Verrièle

Vu le 22 janvier 2021 Salle Francine Vasse à Nantes dans le cadre du festival Trajectoires

 

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