Publication des « Souvenirs » de Marie Taglioni : L’interview

Danser Canal Historique : Bruno Ligore, vous êtes à l’origine de la redécouverte des manuscrits originaux des Souvenirs de Marie Taglioni et vous en publiez une transcription annotée et commentée, aux éditions Gremese. Vous êtes doctorant en danse à l’université Sophia  Antipolis. Comment êtes-vous venu aux recherches sur la danse ?

Bruno Ligore : Par la danse ! J’étais interprète en danse jazz et dans des comédies musicales. J’ai arrêté en 2014, mais je viens de suivre une formation en danse baroque. J’étais en laboratoire pratique sur la pantomime et je travaille actuellement sur une thèse concernant les rapports entre Danse et Archéologie au XIXe siècle.

DCH : Qu’est-ce qui vous a motivé à remonter les traces des « Souvenirs » de Marie Taglioni ?

Bruno Ligore : Ce furent les époux Sowell, qui possèdent une grande collection de lithographies sur le ballet, mais aussi (et surtout) Patrizia Veroli et Francesca Falcone qui me demandèrent de faire des recherches pour eux, sur le fond Taglioni à la Bibliothèque-Musée de l’Opéra de Paris. Ils préparaient l’ouvrage sur Marie Taglioni dans la collection Icônes du ballet romantique chez Gremese. Je suis donc allé à l’Opéra de Paris et je suis tombé sur les manuscrits attribués à Marie Taglioni. Et j’ai vu qu’il y avait là des papiers qui ne sont pas de son époque mais du XXe siècle, à savoir un texte en tapuscrit, en cinq ou six copies dans le fonds de  l’Opéra. S’agissait-il de copies ou de brouillons de la biographie de Taglioni, publiée par Léandre Vaillat en 1942 ?

DCH : De quelle manière avez-vous mené vos recherches ?

Bruno Ligore : J’ai effectué une recherche exhaustive par mots-clés, sur internet et avec Gallica. Grâce  aux livres numérisés, on trouve des détails qui se révèlent être très importants. J’ai pu prouver que Vaillat avait parlé des  Souvenirs de Taglioni, de façon plus ou moins claire, dans les journaux, sur une longue période avant la 2nde guerre mondiale. En même temps, j’ai mené une étude sur les reprises chorégraphiques de La Sylphide.  Entre autres, il y a la reconstruction de Pierre Lacotte qui date de 1970, reprise par le ballet de l’Opéra de Paris en 2013. Lacotte avait découvert des documents originaux mais ce n’est que dans une interview de 2013 qu’il indique les avoir trouvés « au Louvre ». Quand j’ai entendu ça, j’ai couru aux Archives du Louvre qui allait fermer pour être transférées. J’ai consulté les procès-verbaux d’avant la guerre, pour vérifier si le petit-fils de la Taglioni, Auguste Gilbert de Voisins, avait effectivement légué des documents au musée avant la guerre, comme les sources l’affirmaient. Rien ! Au contraire, le Louvre n’acceptait plus du tout de dons pendant cette période-là. Il fallait protéger les œuvres présentes, se préparer à la guerre.

DCH : Et comment avez-vous découvert l’original ?

Bruno Ligore : Je suis rentré chez moi, et du coup, j’ai visualisé le tableau de Lépaulle, le portrait de Marie Taglioni et son frère, Paul. Il est accroché au Musée des Arts Décoratifs, et Lacotte s’y réfère également. L’avait-il vu là-même ? Etait-il allé au Musée des Arts Décoratifs ? Après tout, celui-ci occupe une aile du Louvre, l’aile de Marsan. C’est une autre institution, mais le même complexe architectural. J’ai regardé leur base de données de près et j’ai vu que les numéros d’objets de leur fonds Taglioni ne sont pas contigus, alors qu’habituellement on inscrit les objets d’un fond avec une numérotation successive. J’ai écrit au musée, et on m’a répondu qu’il y avait effectivement autre chose, mais aucune trace des manuscrits des Souvenirs. Le hasard a voulu qu’une nouvelle archiviste vienne d’arriver. J’ai pu la contacter et elle a finalement trouvé la boîte avec les carnets originaux des Souvenirs de Marie Taglioni.

DCH : Que nous révèlent les originaux ?

Bruno Ligore : J’ai confronté les manuscrits à la version que Vaillat a élaborée à partir d’eux. Non seulement  il a transposé le texte en transformant la première en troisième personne, mais il lui a conféré aussi un parfum différent. L’original nous dévoile une femme très engagée et indépendante, pas seulement la danseuse qui souffre. Elle se déplaçait à travers l’Europe, sans sa famille. Elle négociait et signait ses contrats. C’était une femme très cultivée et émancipée, pleine d’humour et même sarcastique dans son regard sur son monde, où elle était obligée de s’adapter aux codes des Cours européennes pour trouver des engagements. Elle possédait en ce sens un vrai savoir-faire qu’elle tient de son père et de son oncle qui savaient aborder le pouvoir politique. En plus, Vaillat la présente pratiquement comme une Française, alors qu’elle était très internationale. Son écriture le prouve, même si la preuve vient par ses fautes, qui ont toutes été gommées par Vaillat. Dans mon édition, tout est restitué exactement comme Taglioni l’avait écrit. Beaucoup de ses phrases erronées correspondent à la grammaire anglaise ou italienne, ce qui prouve qu’elle était beaucoup moins française que Vaillat ne le laisse entendre. Sa vision de la Taglioni correspond par ailleurs à l’idéal de son époque. Chez lui, la Taglioni est douce, romantique et chaste. Elle avait pourtant des affaires extraconjugales et obligeait son mari à reconnaître ses enfants comme siens.

DCH : Qu’est-ce que la publication des originaux change pour le monde de la danse?

Bruno Ligore : Il est désormais possible de comparer les deux textes. L’original nous permet un regard plus contemporain sur la Taglioni. Vaillat et sa construction d’une Taglioni sage et martyre nous renseigne sur l’idée du ballet dans les années 1940. Vaillat a ajouté beaucoup de documentation sur la vie culturelle et politique de l’époque de Taglioni. Il donne donc une image globale en ce temps, mais il crée une distance avec le personnage. L’accès à l’original permet à des néophytes d’aborder la danse à travers ce document extraordinaire. Et nous assistons à la création de la danse sur pointes, au ballet mais aussi dans des compagnies de danse grotesque, avec leur approche plus circassienne. La technique se construit en même temps que l’outil. En fait elle dansait aussi beaucoup sur la demi-pointe. Vers 1860, les pointes sont déjà beaucoup plus solides qu’au début. Nous pouvons aussi vérifier si telle ou telle chose qu’on se racontait à son sujet est véridique. Par exemple: Est-ce qu’elle comptait vraiment jusqu’à cent avant de quitter une pose ? Maintenant nous savons qu’elle l’a vraiment dit, même si ça peut être romancé. En tout cas, la diffusion de sa parole nous rappelle que le ballet peut se concevoir autrement que dans le culte actuel de la rapidité, où le pied touche le sol aussi brièvement que possible.

DCH : Dans votre édition commentée, vous évoquez des pastiches, des journalistes qui écrivent de faux extraits des « Souvenirs ». Pourquoi le faisaient-ils?

Bruno Ligore : C’est un phénomène de starification. Avec les pastiches, on attrapait les lecteurs passionnés par les femmes célèbres. Aujourd’hui aussi, on trouve dans la presse glamour de fausses interviews de stars. La Taglioni faisait vendre. Par ailleurs, il est probable qu'elle s’adressait à la presse pour solliciter des articles et les journaux publiaient des articles publicitaires sur elle. Articles qu’elle collectionnait soigneusement…

Propos recueillis par Thomas Hahn

 

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