« The Propelled Heart » d’Alonzo King

Une chanteuse qui brille et des danseurs qui y mettent du cœur, mais cherchent leur voie. Car Alonzo King n’est pas un gourou.

Selon le gourou Sri Yukteswar, le « propelled heart » (cœur en mouvement) est celui qui se rapproche de dieu et s’ouvre à une dimension spirituelle, cherche la vérité et veut comprendre la vraie nature de l’univers. Nul doute qu’Alonzo King s’identifie au parcours vers un « cœur pur » et croyant. La cantatrice Lisa Fischer met beaucoup de Gospel dans son répertoire et dans son timbre, incarnant ce guru en attente d’évolution chez les cœurs humains et errants.

Qu’est-ce qui meut The Propelled Heart ?

D’où un face à face entre danse et chant, dans une distance certaine, qui est l’un des moteurs de The Propelled Heart. Mais il arrive, de temps à autre, que Lisa Fischer quitte sa position d’observatrice, de chœur tragique voire d’Eve pour un unisson des corps et des voix, avec ces âmes en quête d’élévation. A un tel moment, le chant résonne tel celui de grands et beaux oiseaux. Les onze danseurs incarnent les mondes animal et végétal, mais aussi la terre. En conjuguant souplesse et articulation, ils réussissent parfois à faire exister l’air et l’espace qui les entourent, comme s’ils s’étaient emparés d’un zeste de Teshigawara.

The Propelled Heart ouvre sur un quatuor féminin, sur les traces d’oiseaux-danseurs. Une révélation. La grâce des premiers tableaux découle en effet de cet état d’innocence, de cette simplicité avec laquelle ils se situent dans leur monde et face à la chanteuse. Ce n’est ni le vocabulaire ni la technicité des danseurs qui pose problème dans cette nouvelle pièce de King, mais les hésitations du chorégraphe qui ne trouve pas la voie pour bâtir, à partir de tant d’excellence vocale et gestuelle, une dramaturgie qui serait par elle-même le moteur de la pièce.

Galerie photo © Quinn B. Wharton

Technicité et puissance

Il faut attendre la fin pour que les cœurs s’animent de nouveau, quand une alternance entre musiques techno et gospel permet aux danseurs d’accélérer leurs pas et leurs développés, propulsés dans de belles verticales. Ces machines à danser, ces corps-instruments - les hommes parfois un brin guerriers - rappelle les grands ballets de Forsythe sur les musiques de Thom Willems. Leurs jambes, leurs bras, leurs coudes et autres sont autant d’armes, formidablement pointues, en campagne contre la moindre immobilité. La compagnie met ici en valeur toute sa technicité et sa puissance, après avoir montré des résultats bien plus approximatifs dans les adagios précédant le finale.

Et si The Propelled Heart ne semble pas savoir vers quel saint se vouer, le point de ralliement est pourtant présent en fond de scène, par une lueur mouvante tel le reflet d’une lumière sur un plan d’eau légèrement animé. Ce bel effet signé Axel Morgenthaler est d’une efficacité scénographique exceptionnelle, incarnant la sagesse apaisée d’un cœur accédant au dernier stade avant de se transformer à son tour en gourou. La vraie mission de The Propelled Heart, serait-elle de souligner l’inévitable imperfection face au sommet de la méditation?

Thomas Hahn

Vu à Chaillot-Théâtre national de la Danse le 9 mars 2018

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