« Polis » d'Emmanuel Eggermont

Dans les années 80, le spectateur de danse contemporaine éprouvait souvent la sensation d'être en train d'assister à l'apparition d'un nouvel "auteur". Un (ou une) auteur.e en danse. L'affirmation d'une écriture. Le contour précis d'un univers. C'est en ces termes qu'on se le disait. Puis cela s'est estompé. On ne perçoit plus de la même façon les répartitions de rôles entre chorégraphes et interprètes, ni la nature des puissances que la danse engage, ni sa place symbolique au panthéon des arts à la française.

Ce frisson de la naissance d'un auteur est un peu ce qu'on a cru revivre, un instant récemment à Roubaix, où le CDC du Gymnase programmait la pièce Polis d'Emmanuel Eggermont, en création dans le cadre de son festival du Grand bain. En tant que danseur, la gestuelle suspendue, aussi douce qu'aiguë, de cet artiste, a souvent fasciné, notamment dans les pièces de Raimund Hoghe. Cela au point qu'on en attribuât les mérites à celui-ci, plutôt qu'à celui-là. Puis vint Strange fruit, qui permit de renverser cette perspective.

A présent Polis, pièce pour cinq interprètes – dont Eggermont lui-même – persuade que celui-ci, en auteur, sait insuffler dans un collectif tout entier une singularité d'écriture, qui résonne avec sa famueuse gestuelle, sans pour autant s'y réduire. Pour développer les vibrations de Polis, le chorégraphe a reconstruit un écrin de boîte ultra noire. Le premiet tableau verra l'un des danseurs y effectuer une patiente montée de fond à front de scène. Il l'effectue en portant, ballant dans ses mains, une gigantesque barre métallique, presque aussi longue qu'est large l'ouverture du plateau. Ployant sous son propre poids, cette tige est gagnée par un sourd balancement au gré des pas d'avancée de son porteur.

On a détaillé quelque peu cette description, car elle semble exprimer d'emblée un enjeu essentiel de la pièce, qui voit ses interprètes en position de vecteurs transitionnels d'une dynamique plasticienne générale qui anime tout l'espace. Cela pourra atteindre des sommets d'orchestration vibrante, quand par exemple les danseurs actionnent de leurs bras, devant eux, des panneaux plans de plexiglas transparent. La dispersion et l'accumulation de leurs ondulations génère un grand frisson de la cage scénique tout entière, qui porte loin les reflets mentaux de ce que vaut un pur phénomène physique en train de se produire, exhaussé en intention esthétique.

Dans Polis, on entend la notion de "cité", dont le chorégraphe énonce son intention de procéder à la fouille archéologique de toutes les significations. On adhère encore plus à sa référence à l'outre-noir du peintre Pierre Soulages. Car sa chorégraphie parvient, en effet, à creuser toutes les couches, les épaisseurs, les plis, les retours d'une matière extrêmement homogène. Et cette pièce ne se donne que progressivement, dans la patiente transgression d'une rétention qu'on aime sentir venir.

Les danseurs y ont le mouvement sobrement segmenté, sans tapage, et la négociation gravitaire désarticulée. Un peu de guingois, contorsionnés, ils aiment la suspension du pas, le filtrage de l'action, et l'inscription des silhouettes en hiéroglyphes. Leur calligraphie engendre un concert de corps, parfois balayé en constellations, sinon érigé en fugaces figures totémiques, errances de savant fou, figures fantômatiques ou frise gentiment folklorique.

Caressant les volumes, Polis semble se construire comme une énigme, où des corps parfois au bord dune grimace d'expressionnsime doux, distillent l'envoûtement d'un total voyage.

Gérard Mayen

Spectacle vu le jeudi 30 mars 2017 à Roubaix.

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