Pierre Henry et Hervé Robbe avec les étudiants du CNDC

Ça n'était pas rien, ce dernier week-end, que de prendre place dans la salle de concert de la Cité de la Musique à La Villette. On y passait la fouille de sécurité, signe de période fragilisée, au comble de l'incertain. Mais ces opérations s'effectuaient sous un grand portrait de Pierre Boulez, décédé quarante-huit heures auparavant. Comment signifier cette extinction d'un survivant de la Guerre froide des affrontements esthétiques de la grande modernité ? Sorte de Fidel Castro accroché jusque dans un 21e siècle largement entamé.

Puis dans la salle, au beau milieu du public, Pierre Henry prend place au pupitre de sa technologie des sons. C'est un autre monstre sacré, tout en boule de cheveux et barbe blancs, lui toujours vivant pour porter le souffle de cette même époque des utopies – quoique sur un versant quasi contraire à celui du maître Boulez.

La soirée recélait en son coeur une reprise de la partie strictement musicale de La messe pour le temps présent de Maurice Béjart. Les célèbres jerks de Pierre Henry enivraient alors la France en proie aux soubresauts de mai 68. On avait oublié à quel point sont brèves ces séquences musicales : dix minutes pas plus, tant la pièce développait par ailleurs un théâtre total fait de discours, d'échauffements sur le plateau, d'apports composites de toute sorte.

Le programme de La Villette a donc encadré cette séquence par deux autres développements. Tout d'abord, l'écoute d'une pièce de création, donnée par Pierre Henry, Maintenant et demain. Puis, après La messe, un Grand remix, chorégraphié par Hervé Robbe. On retrouve ici le principe pédagogique qui préside dorénavant aux études au sein du Centre national de danse contemporaine d'Angers. Les étudiants sont invités à reprendre des pièces du répertoire moderne et contemporain. Mais aussi à en interroger les écriture en expérimentant des variations, extensions, et interprétations actuelles.

Pour entamer la soirée, la longue écoute de Maintenant et demain (50 minutes) constitue un impressionnant voyage dans une permanence défiant les issues ultimes. La distribution spatialisée du son à travers la répartition sur des dizaines d'enceintes, l'absence de musiciens dont la gestuelle pourrait donner une dimension anecdotique au suivi du concert, renforcent la sensation d'une clarté concrète du son, auquel l'auditeur se confronte dans une intimité de dialogue. La fresque est gigantesque, aux multiples touches échantillonnées, d'où se dégage à la longue, une tension très ample, à l'échelle méditative des époques qui durent.

En comparaison, les jerks de La messe pour le temps présent, ont un allant guilleret, engrammé dans toute oreille ayant traversé les décennies passées, et qui ne demandent qu'à se réveiller. On l'entend bien plus par la satisfaction d'un retrouvé que par l'interrogation d'une découverte. Quand, de surcroît, on est entouré de spectateurs empressés à vous faire savoir qu'ils étaient dans la Cour d'Honneur en 68, l'injonction de mémoire se met à peser assez lourd sur cet exercice.

Les vingt étudiants du CNDC d'Angers ne disposaient pas de tout l'espace nécessaire à leur plein déploiement, dans cette salle de La Villette conçue pour les concerts et non les ballets. Leur exécution de la partition de Béjart a semblé empesée, compacte et étouffée : satisfaisante dans la tenue des grands unissons, qui abondent, mais impuissante à incarner la fièvre sensuelle des élans émancipateurs portant cette pièce en son temps.

A quelque chose défaut est bon : cette frustration donne peut-être l'occasion d'évaluer les limites de l'écriture purement chorégraphique de Maurice Béjart, plutôt standard si on la dépouille des autres résonances et composantes culturelles et politiques intégrées à la pièce. Il est aussi permis de s'interroger sur les conceptions de la transmission actuellement pratiquées par le Ballet Béjart Lausanne, directement investi auprès des étudiants pour cette reprise.

L'extension composée par Hervé Robbe a ensuite redressé la barre, d'une manière d'autant inattendue qu'il aura oeuvré dans un registre qui n'est pas spécialement le sien : soit une grande écriture ballettique de masse, avec alignements, marches cadencées, grands motifs de colimaçons, de rosaces, et ordonnancements symétriques.

Mais jusque dans la tenue des corps (et accessoirement les costumes sombres à capuches), cette composition a induit une tonalité à la fois plus sèche, presque raide, tranchée et incisive, en même temps que plus dense et profondément plastique. Il a semblé que ces étudiants s'y retrouvaient bien mieux, plus vigoureusement investis dans une autonomie consciente de leur geste. Notons qu'ils ne sont plus de la génération de la libération sexuelle mais du post-sida, ni de celle de l'électronique primitive mais de la post-techno. L'actualité du Grand remix leur adresse une plateforme où tutoyer les acteurs des utopies fondatrices.

Cela parut se dénouer quand, aux applaudissements, ces jeunes gens eurent l'idée de descendre tous de scène, et se dissoudre dans le public, pour acclamer Pierre Henry, lui-même noyé au milieu des rangées. Il y avait là une grande communion des gratitudes, une prise de mesure de l'immense chemin de liberté des inventions, puisant jusqu'aux décennies de l'après-guerre, pour passer par les motifs de la danse contemporaine. C'était assez immense, et fervent, de la part d'un public qui en est acteur tout autant. Et cela résonnait face aux fanatismes du moment, qui exècrent fondamentalement toute idée d'audace créative.

Reste qu'on se situait sur une crête de vague initiée dans un passé désormais plutôt lointain. On continuera de chercher ce que nous indique le temps présent. Et ce devenir devrait sûrement figurer dans les préoccupations d'un centre national de danse contemporaine.

 Gérard Mayen

Spectacle vu le 8 janvier 2016 à la Philharmonie de Paris (salle de concert de la Cité de la musique).
 
 

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