« Phoenix »  d’ Eric M.C. Castaing

Au Festival de Marseille, première mondiale d’un ballet aérien entre ici et Gaza, pour drones, danseurs et connexion internet.

Les drones volent, les drones filment. Les drones éditent eux-mêmes leurs images. Que peut un drone ? En Afghanistan, en Iraq, en Syrie ou à Gaza, il surveille, espionne et attaque s’il est armé. A Gaza, le drone vient d’Israël. Mais sur un plateau, dans un théâtre qui n’est pas un théâtre de guerre ? Dans un spectacle chorégraphique ? Les drones savent-ils danser ?

Eric Minh Cuong Castaing, aujourd’hui artiste associé au Ballet National de Marseille, est un jeune chorégraphe, un digital native venu à la danse par les arts visuels, qui interroge la danse face aux technologies numériques. Dans sa pièce School of Moon et la performance Lesson of Moon, des danseurs, dont une jeune élève de ballet, ont pour amis et partenaires des robots anthropomorphes, dans un troublant va-et-vient entre le sensible et la projection émotionnelle sur un appareil mécanique doté d’intelligence artificielle. Qui danse « vrai » et danse « virtuel »?

Ballet aérien

La première partie de Phoenix pose des questions similaires. La danse est-elle l’apanage du corps humain et vivant? Est-elle nécessairement liée au mouvement? Les positions très articulées et inclinées des danseurs font de l’immobilité un terrain chorégraphique ouvert. Autour d’eux se crée un ballet aérien, performé par des corps statiques qui se déplacent dans une liberté totale. Danseurs et drones appartiennent à deux abstractions et deux immobilités différentes qui se complètent et se défient. La danse aérienne des drones finit par clouer les danseurs au sol.

Le mouvement d’un bras ou d’une jambe est-il sans lien avec celui d’un objet autonome? Le plaisir d’une pirouette, d’une accélération, d’une courbe  dans l’espace qu’on éprouve en pilotant un drone, est-il différent de celui d’un danseur qui pilote son propre corps? Au début, les drones obligent les humains à se courber, s’incliner, esquiver... Ensuite, les danseurs prennent le contrôle et font des appareils leurs corps délégués. Le bourdonnement, dans ses tonalités variées, face au microphone installé sur le côté, crée en live la bande son. Diriger un drone par la télécommande, est-ce un acte chorégraphique à part entière ?

Dabke domestique, Parkour avec drones

Ces questions posées, Phoenix va basculer, radicalement et sans transition. Sur l’écran idéo apparaît Mumen Khalifa, en live depuis son appartement à Gaza. Il est danseur de dabke et nous raconte, en interview performée, son quotidien sous la présence permanente des drones israéliens, dont ceux qui surveillent et ceux qui sont armés de projectiles. Khalifa danse un solo, face à la webcam. Il a grandi dans un camp de réfugiés palestiniens. La danse dabke, qui appartient à sa propre culture et sa tradition, est son arme de résistance. Mais il l’a apprise via internet, l’armée israélienne empêchant les habitants du camp de sortir. C’est le deuxième paradoxe chorégraphique de Phoenix.

Le troisième est lié au désir de liberté. Les B-Boys du groupe Myuz GB Crew performent une randonnée de Parkour dans un bâtiment neuf qui a été bombardé et se trouve dans un état comme après un tremblement de terre. Les escaliers en béton partent en vrille, et les sauts des danseurs s’arrêtent face au vide. Les drones filment la menace de chute, mais leurs images aériennes réalisent un désir de liberté des Gazaouis. Ce sont des drones français, pas israéliens.  Les danseurs en imitent les mouvements. A Gaza aussi, le drone peut inspirer une écriture chorégraphique pour le corps humain.

Dans la salle du Ballet National de Marseille, on applaudit Mumen Khalifa et les danseurs du Myuz GB Crew, qui viennent saluer le public face à la webcam installée chez le danseur de dabke. Phoenix perturbe par son partage en deux univers et volets, deux mondes qui ne semblent pas se rapprocher l’un de l’autre.

Cette création est, au contraire, révélatrice des contrastes et des frontières entre les réalités. Elle a été possible, entre autres, grâce à la fondation HOPE à Gaza City. Ni pièce de danse, ni performance, ni spectacle-conférence, mais un peu de tout ça. Indéfinissable, perturbant, intrigant. Pour changer le regard sur Gaza. Et peut-être même celui sur la danse….

Thomas Hahn

Vu le 26 juin 2018, Festival de Marseille

Conception & chorégraphie : Eric MCC avec les danseurs Jeanne Colin, Kevin Fay, Mumen Khalifa, Nans Pierson, et le collectif Myuz GB Crew
Robotique Drone : Thomas Peyruse, Scott Stevenson
Musique originale : Gregoire Simon & Alexandre Bouvier
Lumière : Sébastien Lefèvre
Dramaturgie : Marine Relinger
Regards :Alessandro Sciarroni, Pauline Simon.

En tournée :

19 octobre 2018 : Charleroi Danse, Belgique
26 et 27 octobre 2018 : Tanzhaus NRW, Düsseldorf, Allemagne
12 avril 2019 : Festival Bains Numériques, Enghien-les-Bains
23 Mai 2019 : Festival des Arts Numériques de Saint Orens

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