« Pavane… » d'Aurélie Berland

En ouverture de l'édition 2017 du festival June Events une délicate étude fait retrouver la saveur historique du geste de Limón.

Aucune loi n'a été promulguée, qui indique que toute pièce nouvelle doive nous bousculer, nous provoquer, nous déplacer. C'est heureux. Sans quoi ces vertus, à force de répétition, s'émousseraient en se retournant dans un conformisme d'avant-garde téléphonée, paradoxal. Provocatrice à rebours, a pu sembler, à cette aune, Pavane… [miniature et miroir], donnée en ouverture de l'édition 2017 du Festival June Events. On qualifiera d'étude cette nouvelle création d'Aurélie Berland, chorégraphe encore nouvelle dans le paysage parisien.

Cette pièce est sage, studieuse, voire un peu fânée. On l'imaginerait volontiers sur un rayonnage de bibliothèque. Mais cela n'est en rien synonyme d'un défaut de saveur. Encore moins, d'intérêt. Le principal étant qu'elle donne à apprécier le geste particulier de José Limón, chorégraphe américano-mexicain. L'enseignement de sa technique n'a toujours pas déserté les formations en danse. En revanche, on n'a quasiment jamais d'occasion d'en découvrir sur scène le versant esthétique.

Lequel n'est pas mince. Au côté de sa compagne Doris Humphrey, il n'est pas abusif de situer la qualité du geste de Limón comme un jalon essentiel de la grande modernité dansante américaine. La délicatesse de son ancrage au sol, la subtilité des résonances perceptives dans les chaînes de coordination, l'atténuation courbe des impacts et inductions, y indiquent une logique d'écoute profonde du corps. La lignée qui passe par Humphrey/Limón débouchera bien plus tard chez une Trisha Brown. Au risque de l'anachronisme, on peut y déceler la grande alternative au volontarisme  expansif et démonstratif du geste cunninghamien.

De la sorte, on ne se sent aucunement coupable, au moment de céder à la délectation d'une dentelle de pas finement sautés, subtilement fléchis, subrepticement glissés, dans des trajectoires de boucles enveloppantes, travaillant sans relâche une plasticité de la proximité et de l'éloignement. Toujours l'ouverture prime, pour une circulation qui s'offre par le délié du buste, par le bassin flottant, dans une suspension giratoire.

Or cette pièce est celle d'Aurélie Berland. Non de José Limón. La jeune chorégraphe française s'était passionnée pour La pavane du Maure, chef d'oeuvre du maître américain, remontant à 1949.  Mais des malentendus survinrent avec ses ayant droits, qui ruinèrent son projet de la reconstituer. Voilà de quoi précipiter chez elle un désir plus profond sans doute, de pratiquer alors en palimpseste. Bien entendu, le spectateur non averti n'est pas tenu de capter le cheminement assez compliqué, qui a conduit la chorégraphe à d'abord produire une réduction de la pièce en un solo, pour ensuite la redéployer dans un trio de son invention (lire notre entretien).

On n'est pas ici suffisamment spécialiste du répertoire de Limón, ni des questions de partition et notation en danse, pour juger à tout instant de la pertinence des choix opérés pour déboucher sur cette Miniature soliste, et sa mise en Miroir rendue au groupe. Mais de bout en bout on aura ressenti une forme d'absentement au corps, d'abstraction de la présence, plongeant cette entreprise dans un halo étrange, nimbant le geste par un genre de méditation distancée, suspendue.

Galerie photo © Patrick Berger

Pas un instant on ne doute d'avoir apprécié là une qualité très particulière. Cela même si fait problème un différentiel criant dans le niveau d'interprétation obtenu de la part d'Aurélie Berland d'une part, de ses trois interprètes d'autre part.

Si on restait sur sa faim d'un coup de poing plus radical, mentionnons alors l'essai de Cosima Grand,  donné deux soirs plus tard au terme d'un programme composé, exclusivement féminin. Son titre :  CTRL-V (LP). Cela suffit à suggérer la teneur abracadabrante de cette pièce en duo. Elle est de celle qui lassent vite, jusqu'au moment où la curiosité se redresse, réalisant soudain qu'elle se confronte à une entreprise complètement folle. Cosima Grand et sa partenaire évoluent sur des beats entêtants, puisés au traitement d'un texte enregistré, par mises en séries des mots et des phrases, leurs duplications à l'infini, relances, tuilages, variations dans les attaques, séquençages et mises en boucles, qui obsèdent.

CTRL-V (LP) Galerie photo © Patrick Berger

Les gestes dansés s'y calent, tout en saccades, trépidations, secousses, martellements, inductions suffocatoires. Il faut d'abord considérer l'engagement total et obstiné que cette danse exige. Sur le spectateur même, elle finit par produire un décollement entre, d'une part, la perception de l'enveloppe corporelle, détachée et flottante, presque malmenée, en tout cas dissociée par ce traitement extrême, et d'autre part une gamme insoupçonnée, de puissances énigmatiques, plus souterraines.

On a pu adorer cette composition manifeste, empreinte de frénésie contemporaine, qui laisse essoré et ne ménage rien, autant qu'on avait goûté les précautions précieuses, absolument inverses, du geste évocateur de Limón.

Gérard Mayen

Spectacles vus les jeudi 1er juin (Pavane…), et samedi 3 juin (CTRL-V (LP)), à l'Atelier de Paris Carolyn Carlson, Cartoucherie de Vincennes – Paris, dans le cadre du festival June Events.

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