« Palais de Cristal », sous les étoiles du Kremlin

Un ballet impérial sous les étoiles du Kremlin à Moscou.

A l'heure actuelle, on ne crée plus de ballets classiques à thème historique avec de riches décors et de somptueux  costumes - c'est à la fois trop onéreux et sans doute hors du temps. Kontantin Ishkhanov, Président de l' European Foundation for Support of Culture (EFSC), a cependant pris le contre-pied de cette attitude en lançant son projet grandiose du Palais de Cristal et en déclarant « à mon avis, ce sera un spectacle que ni le public européen ni le public russe n'a jamais vu ».

Rassemblant une équipe d'éminents artistes et de professionnels de haut niveau aux compétences variées, l'objectif était de produire un grand spectacle multi-genre où la danse, le chant et le théâtre s’entremêleraient pour raconter une histoire captivante située à Saint-Pétersbourg au dix-huitième siècle du temps de l'Impératrice russe Anna Ivanovna.

La création mondiale du ballet Palais de Cristal a eu lieu le 21 juillet 2018 à La Valette capitale de l’île de Malte, en l'honneur du cinquantenaire des relations russo-maltaises. Puis une représentation a été donnée en Arménie avant d'arriver sur l'immense scène du Palais du Kremlin (6000 spectateurs) où j'ai pu le voir.

Le résultat est un spectacle riche, brillant et féerique où il se crée une harmonie entre une musique très mélodique et des danses classiques, qui s'inscrivent dans un cadre romantique. Les personnages évoluent dans de somptueux costumes et au milieu de décors majestueux, le tout dans le style du XVIIIe siècle, rappelant par son faste et sa grandeur l'atmosphère de l'ancien théâtre impérial.

L'introduction de la vidéo, parfaitement maîtrisée, permet en outre des effets nouveaux et spectaculaires dans la scénographie. Elle crée une dynamique dans les décors, les rendant plus réels. Ainsi, la scène où, par un effet de zoom, apparaît l'enfilade majestueuse des luxueux appartements du palais impérial, réalisant une véritable visite virtuelle de ces lieux historiques.

L'intrigue s'inspire du roman d'Ivan Lajetchnikov, La maison de glace paru en 1835, et en particulier d'un épisode où l'Impératrice Anna Ivanovna (1693-1740), nièce de Pierre le Grand, décide de marier ses Bouffons, le prince Galitzine et une Kalmouk, et d'enfermer les jeunes mariés dans une maison de glace pour leur nuit de noces.

Après une belle ouverture musicale, la première scène s'ouvre sur le Jardin du paradis, surgit un Cupidon farceur qui blesse de sa flèche les Bouffons. Puis apparaît l'Impératrice en tenue de chasse, accompagnée de ses chiens, véritable meute vivante, assise sur un vrai cheval, ce qui provoque des cris de surprise et d'admiration dans le public.

Suivent d'autres tableaux, avec toujours l'Impératrice au centre de l'action, afin de montrer  ses occupations officielles au sein du célèbre Palais d'Hiver – une réunion avec ses conseillers où elle institue notamment la première école de danse en Russie, qui deviendra la célèbre Académie du Ballet Russe Vaganova. Ceci donne lieu à un sympathique intermède dansé par de jeunes et adorables petites filles.

Le premier acte se termine par une grande fête dans le parc devant le Palais d'Hiver avec l'Impératrice entourée de sa cour. C'est alors une présentation d'une variété de numéros où les artistes figurant des fleurs, des papillons, des oiseaux et des bouffons peuvent montrer de façon exquise et pittoresque leur maîtrise de la danse classique.

Galerie photo © D.R

A la fin du premier acte arrivent les deux amants. L'Impératrice les accueille et touchée par leur amour décide de les marier.  S'ensuit une scène d'opéra chanté avec l'Ode à la gloire d'Anne superbement interprété  par la soprano Anna Netchaeva, soliste du Théâtre  Bolchoï. Dans la pure tradition du théâtre baroque, elle flotte, suspendue en l'air au centre d'un soleil éclatant .

Le début du deuxième acte montre un Palais de Glace en construction et un Jardin Gelé de fleurs où habite une Fée. Apparaît la Diva d'Opéra, grâce à son chant le jardin reprend vie et scintille. La cérémonie du mariage commence dans la gaieté générale puis le cortège des invités part bruyamment, laissant les jeunes mariés seuls. Le Palais de Glace deviendra leur tombeau.

En dépit de l'atmosphère historique de la scénographie, le style et le vocabulaire  chorégraphique de la danse sont assez éloignés de l'époque baroque, mais tel n'était pas l'objectif des créateurs Ekaterina Mironova et Anton Stichin. Ils ont écrit le livret et élaboré un spectacle multiforme avec des ensembles de danses de caractère, d'excellentes pantomimes et du ballet classique au sens large.

Galerie photo © D.R

Le résultat est très convaincant. Ces grands tableaux chorégraphiques, composés de diverses danses et de pantomimes expressives, impressionnent par la dynamique, l'harmonie et l'enchantement de métamorphoses fantasques. Cette tradition classique est assez rare aujourd'hui.

Les rôles des Bouffons sont brillamment interprétés respectivement par Ivan Vasiliev, étoile du Théâtre Michailovski, et Maria Vinogradova, soliste du Théâtre Bolchoï. Un duo exceptionnellement harmonieux, à la fois sur scène et à la ville.Tandis que Ivan Vasiliev sait éblouir le public par ses variations spectaculaires avec des cascades de sauts puissants et pirouettes prodigieuses, Maria Vinogradova, aérienne, charme par l'élégance et la beauté de sa danse romantique.

De plus, Marie Allash, étoile du Théâtre Bolchoï, dans rôle de la Fée du Jardin Gelé et de la Reine des diamants, envoûte le public par la noblesse et la magie de ses pas et gestes et maîtrise à la perfection la technique classique.

Mais c'est sans doute la star de cinéma, la célèbre italienne Ornella Muti, dans le rôle de l'Impératrice Anna, qui est la vedette de la soirée. Son choix pour ce rôle n'est pas fortuit car elle affirme "J'aime la culture russe - cela fait partie de moi". En effet, par sa mère elle a des racines russes. C'est la première fois qu'elle apparaît dans un ballet où elle interprète même une petite danse russe et c'est avec une grande conviction qu'elle joue en récitant tout son texte en russe. Magnifique avec son port altier elle donne une image plus chaleureuse de l'Impératrice que cette dernière n'était en réalité.

Ce qui frappe également c'est d'une part l'opulence et la richesse des costumes crées par Elena Netsvetaeva-Dolgaleva dans la pure tradition baroque à partir de dessins originaux et tous cousus à la main et d'autre part la variété des imposants décors représentant les espaces intérieurs et extérieurs de l'époque d'Anna que Serguei Timonine a mis en place. Mais l'aspect principal de la production est cependant la musique colorée, expressive et très dansante du compositeur.

Natif de Kiev et maintenant maltais, Alexey Shor est compositeur en résidence de l'Orchestre philharmonique de l'Académie de Malte et de l'Orchestre de chambre Salomé (New York). De 2017 à 2021, il est également compositeur en résidence du Malta International Piano Festival and Competition. Les œuvres de Shor ont été jouées par de nombreux orchestres, ensembles et solistes de renommée internationale, notamment Salvatore Accardo, Vadim Repin, Dmitry Sitkovetsky, Maxim Vengerov, Nikolaj Znaider. L'ouverture de son ballet Palais de Cristal a été jouée lors de la 40e cérémonie des Gramophone Classical Music Awards à Londres.

Paul Klinichev, chef d'orchestre du Théâtre Bolchoï et Directeur Musical du ballet Palais de Cristal, a dit concernant la partition d'A. Shor: "Pour moi, sa musique est le regard d'un compositeur du XXIe siècle sur le XVIIIe siècle...Chaque numéro de ballet a sa propre teinte et sa tonalité, de ces éléments se construit l'ensemble...Indiscutablement la valeur de sa musique c'est la sincérité et la spontanéité, il y a du sentiment et de la mélodie".

La partition comprend principalement une grande ouverture basée sur un leitmotiv, un adagio poétique et raffiné, de nombreuses danses enjouées, un final tragique et un épilogue léger. Dans le travail sur la partition, le compositeur n'a pas spécifiquement cherché à la styliser sous l'époque historique. En conséquence, la musique de ballet, est écrite non dans le style baroque, mais plutôt dans un style de narration cinématographique et est toujours en harmonie avec la chorégraphie. Lors de la composition de la partition, il a constamment discuté avec les réalisateurs de tous les détails possibles du spectacle, ce qui a finalement permis d'établir une relation idéale entre l'action scénique et l'accompagnement musical.

La passion du compositeur pour les belles mélodies ont pu parfois occulter les aspects dramatiques du ballet, mais dans le final tragique du spectacle, son talent  s'est  manifesté pleinement. Le tableau musical et vocal de l'épilogue illuminé du deuil est une création ingénieuse et magnifique.

L'Orchestre symphonique sous la direction de Paul Klinichev, composé de musiciens de différentes phalanges musicales de Moscou, participe pleinement au succès de l'entreprise. Il parvient à réaliser l'unité extrêmement importante entre la scène de danse et la fosse d'orchestre, ainsi qu'à donner au son de la musique mélodique le relief du drame et des images historiques.

Enfin, il faut saluer la maîtrise artistique et technique du corps de ballet, danseurs et danseuses, appartenant  aux différents théâtres musicaux, la qualités des élèves de l'Ecole de danse classique de Gennady et Larissa Ledyah et le charme musical du Chœur  d'enfants du Théâtre Bolchoï, dirigé par Julia Molchanova.  Dans l'épilogue ces jeunes chanteurs sont particulièrement émouvants. Réunis en groupe, ils incarnent un chœur de petits anges, avec leurs ailes blanches, tenant des bougies allumées.

Humblement agenouillés, ils chantent avec des voix lumineuses pour accompagner la voix puissante du grand air de la Diva d'Opéra. Parmi eux, un jeune garçon chante en solo: sa voix claire et merveilleuse sonne comme l'air divin d'un ange et amène la salle toute entière, avec ses six mille spectateurs, à retenir son souffle. Et c'est au son mélancolique de cloches d'église que s'achève cette tragique histoire. Ce sublime épilogue devient l'apogée d'un fantastique spectacle.

À la fin de cette unique représentation à Moscou, le public, debout, a applaudi longuement et avec un grand enthousiasme. Souhaitons que, lors de ses prochaines tournées mondiales, le ballet Palais de Cristal ait le même immense succès car il est certainement riche, original et très impressionnant.

Victor Ignatov

Vu le 10 septembre 2018

Information sur le ballet Palais de Cristal : http://crystalpalace.art

 

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