« Où est passé Passo » d’Ambra Senatore

Dans le cadre de la Nocturne Musée Danse en Amazonie du Château des ducs de Bretagne et du festival Trajectoires, Ambra Senatore a célébré les dix ans de sa pièce Passo sous la forme d’une expérience « immersive » clôturant l’exposition Amazonie, le chamane et la pensée de la forêt.

Le public est venu en nombre, formant une longue queue d’attente dans la cour du château, la nuit étant tombée dès le frisquet après-midi. Sur les trois niveaux du bâtiment du Harnachement se sont succédé en boucle, quatre heures durant, des actions de brève durée exécutées par une soixantaine de danseurs amateurs, des femmes en majorité, d’extraction nantaise, comme l’avait souhaité la chorégraphe, le TU-Nantes et le musée du château issus essentiellement de la compagnie universitaire Passage(s) et du Studio de la danse, maison fondée en 2012 par Myriam Hauray-Serot, ainsi que des danseurs amateurs.

À l’intérieur des deux espaces d’exposition, la danse faisait écho à l’appel de la forêt tropicale, à l’histoire passée et présente illustrée à merveille par les pièces et objets d’art amérindien issus des collections du Musée d’ethnographie de Genève. 

Parures de plumes, sarbacanes, arcs et flèches, instruments de musique, nécessaires pour la prise d’hallucinogènes et la transe chamaniques, céramiques, masques, bijoux et outils fabriqués par les peuples Wayana, Yanomani, Kayapó, Arawak, Bororo, Karajá, Rikbaktsá, Ka’apor, Munduruku, Xinguano, Nambikwara, Ticuna, Tukano, Jivaro, Shuar étaient accrochés avec soin, éclairés au mieux ou laissés dans la pénombre pour les préserver de l’usure prématurée.

Des portraits photographiques en noir et blanc de leaders indiens luttant pour leurs droits jalonnaient le parcours. L’extrait d’un film rarissime dû à l’explorateur suisse Felix Speiser, Yopi : chez les Indiens du Brésil, présente des prises de vue presque séculaires, anticipant d’une dizaine d’années sur celles que Claude et Dina Lévi-Strauss consacrèrent aux Bororos, Nambikwaras et auxTupis – documents ethnographiques à la base de Tristes tropiques (1955) – ainsi que sur les reportages photographiques de Pierre Verger. 

Chorégraphe et danseurs se sont acquittés de leurs tâches (ou tasks) ; il se sont adaptés et, quasiment, fondus dans ce décor, se livrant in situ, en usant de mouvements élémentaires, élégants, fluides, bénins, nets et précis, de tendance, disons, pour aller vite, postmodern.

Ambra Senatore a, comme il se doit, suivant cette approche de la danse ou de ce que des publicitaires nommèrent « non-danse », estompé la séparation spectaculaire, symbolique mais réelle entre la gent artistique et le vulgum pecus dont nous sommes. À tel point qu’il était par moments difficile de distinguer les uns des autres, les figurants ou extras appointés des visiteurs du soir.

Dans l’immense grenier repeint en blanc et vidé de tout mobilier ou accessoire superflu, ont pris le relais des solos, pas de deux ou de plus, des actes théâtraux, pour ne pas dire « performatifs », des monologues absurdes, des actions de groupe, des invitations et incitations participatives, certaines d’entre elles affichant clairement les consignes de leur auteure. 

Parmi les faits et gestes au programme, une scène décélérée, donnée ad lib dans une partie des combles, mimée par divers groupes de dix à vingt personnes de tous âges et physiques grimaçant comme des gargouilles, portant des objets familiers destinés sans doute à la Collection du château initiée en 2015, « Grandir à Nantes au XXsiècle » qui pouvait nous rappeler la séquence ralentie de la course-poursuite du cortège funèbre voulant rattraper le corbillard traîné par un chameau dans le film Dada Entr’acte (1924).

 
Galerie photo © Nicolas Villodre
 

Dans l’autre aile du troisième étage, un châssis éphémère destiné à être détruit tel un rituel, incitait à faire œuvre collective avec, pour prescription : « Accroche aux fils une trace qui t’appartient : un objet, une pensée, un désir, un souvenir... ». 

Dans une autre partie de la salle, un trio cabotin tenant des propos s’entremêlant faisait rire la galerie. Derrière eux, le dazibao affichait l’ordre du jour, cette fois-ci en voussoyant le destinataire : « Écoutez ce que ces personnes racontent. Touchez quand vous le souhaitez l’épaule d’une d’entre elles. Vous pouvez aussi donner un objet à une des personnes, si les autres n’en ont pas déjà un (un seul objet à la fois est possible sur la totalité des personnes). Vous pouvez aussi enlever l’objet. »

Last but not least, une troisième expérience de coworking proposait tout bonnement de faire de vous un Rodin ou un Blumenfeld : « Regardez cette image. Vous pouvez la modifier : donner la forme que vous souhaitez aux corps et visages de ces deux exemplaires d’homo sapiens-sapiens. Regardez votre œuvre. Rajoutez ou enlevez si vous voulez des objets à l’image. Regardez votre œuvre. Vous pouvez répéter le procédé. » 

Le spectateur avait donc le loisir – le plaisir naturel et, somme toute, innocent, par les temps qui courent – de toucher les danseurs figés en statues de sel, de les manipuler ou les remodeler à sa guise.

Nicolas Villodre

Vu le 11 janvier 2020 au Château des ducs de Bretagne, à Nantes, dans le cadre du Festival Trajectoires.

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