« Oh Louis… », Robyn Orlin

C’est Brigitte Lefèvre, directrice du festival de danse de Cannes, qui a suggéré à Robin Orlyn le nom de Benjamin Pech pour interpréter ce Oh Louis… présenté le 10 décembre dernier au Théâtre Croisette. On l’en remercie. Car on eût, sans cela, ignoré la vis comica de Benjamin Pech, son assurance de bateleur pour improviser avec le public  et son aisance à se couler dans un rôle aussi déjanté.

FIlm d'Eric Legay pour Danser Canal Historique

Car comme à son habitude, la chorégraphe n’épargne guère son public, au grand dam ce 10 décembre dernier de quelques spectatrices cannoises. Il y en a pourtant pour tous les goûts dans ce solo sur le fil où Pech, à l’image de son illustre modèle Louis XIV (le ‘Louis’ du titre), règne seul en maître sur le plateau.

Galerie photo © Laurent Philippe

La présence en fond de scène du claveciniste Loris Barrucand, égrenant quelques notes ou récitant des articles du Code Noir, n’est là en effet que pour rappeler le double environnement spatio temporel qui sous-tend la pièce : d’un côté, le faste et le raffinement de la cour du Roi Soleil ; de l’autre, cette fameuse ordonnance royale dite Code Noir, qui à partir de 1685 régit l’esclavage dans les « îles de l’Amérique française ». Certes, cet envers sinistre des ors versaillais n’est pas une découverte. Robin Orlyn ne fait que reprendre, après d’autres, le refrain maintes fois entonné d’une France dont les plus hauts degrés de civilisation et de développement artistique - dont celui du ballet - ont servi de paravent à l’ignominieuse exploitation d’autres peuples.

D’aucuns, rappelant que le Code Noir constituait une sorte de ‘progrès’ par rapport au vide législatif antérieur, jugeront le parallèle facile, voire fallacieux. D’autres reprocheront à la Sud-Africaine le rapprochement, opéré dans la seconde partie de la pièce, avec le sort actuellement réservé par l’Europe aux migrants qui s’échouent sur ses côtes, victimes de la même indifférence que, jadis, les esclaves des colonies. En tout cas on aura compris que pour elle, le présent est comptable du passé, et que l’exode au XXIe siècle des populations africaines est l’un des avatars du crime de la Traite commis il y a cinq siècles par les Occidentaux.

Galerie photo © Laurent Philippe

Tous ces beaux sentiments ne font pas un spectacle, rétorqueront les esprits chagrins. Eh bien si, justement ! Grâce au talent de Robyn Orlyn à faire feu de tout bois, provocs incluses. Grâce aussi à son habilité à construire, même à coups de grosses ficelles, une forme chorégraphique plus subtile qu’il n’y paraît.

Dans un télescopage saisissant, le papier doré dont s’entoure Sa Majesté devient la mer déchaînée où sombrent les nouveaux boat people et la couverture de survie des rescapés. Le miroir, version réduite de la Galerie des Glaces dans lequel se contemple Benjamin Pech au début du spectacle, finit par refléter, dans un écran situé au-dessus du plateau, le chaos des zones de non droits contemporaines. Quant à son survet’ kitch et débraillé, il ressemble à la tenue disparate de migrants habillés au hasard des stocks de vêtements.

Galerie photo © Laurent Philippe

Certes, hormis une humoristique présentation des cinq positions à l’aide de souliers à talon façon Grand Siècle, et quelques figures baroques vite esquissées, il est ici peu question de mouvement dansé au sens strict du terme. Indirectement pourtant, le nouvel opus de Robyn Orlyn ne parle que de ça. En rappelant la fin de sa carrière d’étoile - par une mini vidéo de ses adieux sur scène - ou le vieillissement - relatif ! - d’un corps à la hanche ‘cassée’ par des années d’exercices, Benjamin Pech s’émancipe avec une ironie mordante de son héritage classique. Et questionne son rapport au corps, au pouvoir et à la politique.

Loin d’être une simple opération chorégraphique de repentances multiples, Oh Louis… apparaît donc comme un exercice d’équilibre aussi périlleux que jouissif.

Isabelle Calabre

Vu le 10 décembre au Festival de danse de Cannes

Au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 22 décembre

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