Nouvelles créations au Ballet de Lorraine

La direction du Ballet d'une part, Rachid Ouramdane de l'autre, créent deux pièces d'excellente tenue, quoique à discuter, sur leurs proclamations d'intentions

La murmuration est le nom savant qui désigne cette capacité de certains groupes d'animaux à évoluer en constituant des formes qui restent pourtant sans leader. Par exemple : les grands vols d'étourneaux, les ballets de bancs de poissons. Murmuration est le titre de la dernière pièce de Rachid Ouramdane créée pour une vingtaine de danseur.ses du Ballet de Lorraine. Au rang des intentions, le chorégraphe veut puiser, dans la murmuration, matière à une réflexion politique sur ce qui permettrait que vivent des groupes affranchis d'un rapport de sujétion à une autorité toute puissante.

Or, justement, notons-le au passage, n'étant pas des animaux, mais s'étant engagés dans des histoires très compliquées qui ont pour nom "culture", les êtres humains ont perdu tout génie de murmuration. Il leur faut de la politique, des lois, des symboles, des conflits – tout un fatras d'enjeux au coeur desquels œuvre notamment la danse. Dans le cadre contraint d'une création de commande pour un ballet, Rachid Ouramdane opte pour des solutions plus simples que celles qu'on avait pu observer dans Tenir le temps. Plus simples, et d'autant plus efficaces.

Essentiellement : des phénomènes de coagulations éphémères, d'alignements fugaces, d'agrégations furtives entre les interprètes, laissent apparaître de grandes figures collectives très repérables à l'oeil : des rondes, des vagues, des déferlantes sinueuses, des sarabandes. Mais jamais celles-ci n'aboutissent tout à fait, encore moins se stabilisent, ni ne se fixent – surtout pas ! Avant même que cela se produise, une dillution de la forme, sa désagrégation, opèrent, déjà gagnée par l'amorce d'agencement de la forme suivante.

Dans les débuts de la pièce, une délicate tension se manifeste entre l'extraordinaire brièveté du temps d'existence de ces figures, donc une vive rapidité de composition, d'une part, et d'autre part la lenteur et la modestie d'intensité que montrent les mouvements des danseurs en eux-mêmes, juste engagés dans des marches accentuées. La conjugaison d'une fulgurance de la composition, et d'une nonchalance des états de corps, a de quoi ensorceler le regard.

Après quoi, sans qu'on sache trop quelle loi l'impose, mais à l'instar d'à peu près toutes les pièces, la rapidité, la montée en intensité, gagnent, portées par une musique extrêmement vaste, sonnante, dramatique et accentuée – signée Jean-Baptiste Julien – qui manipule l'ensemble. Ce n'est surtout pas l'ennui qui gagne, et les danseurs du Ballet y consentent un engagement très convaincant. A cette grande puissance apparemment désordonnée, il faut une intensité de tous les instants, et une écoute formidablement aigüe entre les interprètes.

Ainsi Murmuration est-elle un archétype de belle pièce réussie pour un grand ensemble. Interrogé sur le pourquoi de la couleur uniformément rouge des costumes portés dans cette pièce, Rachid Ouramdane confie son rêve qui  était que le rouge des fauteuils – mais aussi des murs, relève-t-on à cette occasion – de la grande salle à l'italienne de l'Opéra de Nancy, se poursuive en vague rouge mouvante sur le plateau. Bien entendu, il constate l'échec de pareille intention, tant la coupure scène-salle reste triomphante.

Voilà de quoi amorcer une réflexion sur les intentions politiques dont Rachid Ouramdane continue de parer ses projets pour grands ensembles. A l'en croire, il faudrait n'y voir que prolongation de ses recherches, en leur temps plus expérimentales, par exemple aux côtés de non danseurs. On est désolé d'insister sur le fait que cela fait question. Un ballet de danseurs permanents n'est pas un groupe sans leader (ni sans usages, traditions, contraintes de fonctionnement, assignations, cantonnements, etc). Dans ce cas, le leader ne doit pas être cherché loin. Il s'appelle Rachid Ouramdane. Lorsqu'on le cherche sur ce point, il admet bien vite qu'il n'oeuvre, certes, que dans le registre de la métaphore.

Où l'on revient à un distinguo irréductible au coeur de la modernité des arts de la scène : ce distinguo opère entre un principe de représentation métaphorique, et un principe d'action directement performative dans la matière du monde. A cet égard, il est mieux de ne pas tout brouiller : les danseurs du Ballet de Lorraine sont d'excellents techniciens de la représentation, mais c'est en termes stylistiques bien plus que politiques qu'il faut les caractériser comme "contemporains".

Les ballets de répertoire connaissent de réjouissantes évolutions. Celui de Lorraine tout particulièrement. Mais on n'en est qu'à l'amorce de bien des batailles. La pression conservatrice des publics et des tutelles n'étant pas les moindes des adversaires à considérer. A cette aune, Murmuration opère sagement dans des cadres rassurants, bruyamment approuvés au moment des applaudissements.

Les danseurs de ce dernier programme de saison du Ballet de Lorraine étaient d'autant plus méritants d'avoir réussi dans leur exécution de cette pièce, qu'ils venaient juste d'en interpréter une autre, non moins développée, ni énergique. Soit Records of Ancient Things, de Petter Jacobsson et Thomas Caley. Eux constituent la paire dirigeante permanente de cette formation. Ils ont oeuvré avec le même nombre d'interprètes.

Cette pièce est moins susceptible de soulever l'enthousiasme, au seul fait qu'elle ose le pari inverse de la norme – façon Murmuration, entre autres. C'est à dire que la succession de ses trois grands tableaux la voit baisser en intensité, et descendre en profondeur dans les sourdes implications du mouvement.

La sénographie de Records of Ancient Things, directement pensée par les deux chorégraphes, redouble le cadre de scène, en y encastrant une cage de scène constituée d'immenses pendrillons d'une matière plastique transparente. Sur ce dispositif, le créateur lumière Eric Wurtz s'emploie à orchestrer des effets réfléchissants, qui renvoient au public une image floutée de sa propre présence. On y trouve la trace d'une quête analogue à celle de Rachid Ouramdane, s'il s'agit de tenter d'atténuer la coupure scène-salle. Cela non sans intention critique contemporaine. Mais non sans butter sur de semblables limites dramaturgiques.

Accessoirement, pour les interprètes eux-mêmes, c'est la délimitation du plateau de scène qui voit ses bords troublés. Partant, la nature de la présence en scène, les enjeux, pour un sujet artiste, de sa mise en représentation sous les regards, s'en voudraient questionnés. Reste qu'il faut faire spectacle. Et ce principe prime, sans qu'on soit sûr que tous les choix dramaturgiques aient été opérés, qui permettraient d'y voir clair sur ces intentions de questions.

Mais alors, quel spectacle ! Le premier tableau, notamment, est de ceux destinés à rester dans les mémoires. Pendant douze minutes, les danseurs se précipitent sur le plateau, en nuées, de grêle plutôt que de brume, pour y exécuter des sauts. Et alors ? Cela s'effectue avec tant d'énergie, mais aussi d'insistance, que le regard reçoit cela comme une claque, possiblement agaçante, et se met à sauter lui-même.

Un saut, on savait ce que c'était. De la part de danseurs toujours baignés dans une formation et un usage quotidien classiques, on pensait le savoir encore mieux. Or c'était péché de paresse. Car nous voici secoués de sauts dans l'élan, sauts sur place, sauts dégagés, sauts tourbillonants, sauts secoués, sauts rebondis, sauts à l'écart, sauts en ciseaux, sauts en esquisses d'arabesques, sauts fantasques, sauts martiaux, sauts parfaits, sauts brouillons, sauts célestes, ou sauts fracassés au sol.

Et tant d'autres. Dans cette folie, qui décrâsse toute paresse de regard spectateur, on reconnaîtra, sans ambages, la gourmandise inextinguible de ce ballet à vouloir tout changer. Du moins, autant qu'il est possible. Disons, de lui-même. C'est déjà beaucoup. En tout cas pas rien. Et pas mal.

Gérard mayen

Spectacle vu en création mondiale publique, le jeudi 29 juin 2017, à l'Opéra de Nancy.

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