Noureev, le film

Un biopic magnifique sur une partie de la vie du Tsar de la Danse. A ne pas manquer.

Dans un local gris et banal, un homme, que l’on suppose être du KGB, interroge l’ancien professeur et mentor de Noureev, un Alexandre Pouchkine défait : « tout ça n’est qu’une question de danse »… Ralph Fiennes, qui joue magistralement le rôle d’Alexandre Ivanovitch Pouchkine, en est aussi le réalisateur. Dans une atmosphère de film d’espionnage, on plonge en pleine Guerre Froide. Nous sommes en 1961. Rudolf Noureev vient de choisir la France. Son monde bascule et nous avec.
De cette première scène, découle toute l’histoire de Rudolf Noureev, de sa naissance dans un train, jusqu’à ce point d’incandescence, le 16 juin 1961.

Alors débute, par une série de flash-back amenés très habilement, une sorte de plongée à la fois dans l’histoire et dans la pensée du Rudolf Noureev de l’époque. À ce titre, c’est vraiment du grand art. On suit, grâce à la réalisation de Ralph Fiennes et du scénario de David Hare, toutes les ramifications, complexes, qui ont amené le danseur à prendre, soudain, cette décision. C’est extraordinairement bien documenté, les acteurs sont d’une justesse remarquable, y compris les seconds rôles. Le film est intelligemment tourné en trois langues, russe, français et anglais, ce qui ajoute à l’illusion de réalité.

Fiennes, très féru de culture et de langue russes (il le parle lui-même à la perfection) a su éviter les clichés sur le monde soviétique d’alors et sur la France des années 60, et des enjeux historiques en cours. N’oublions pas que la défection de Noureev intervient, certes sous Krouchtchev, mais juste après l’incident de la Baie des Cochons d’où la tension extrême pendant les tournées du Ballet du Kirov de Leningrad[1] en Occident.

Ralph Fiennes, ami de Julie Kavanagh, connaissait depuis longtemps sa biographie du danseur mythique et avait tout de suite pressenti le potentiel filmique d’une telle histoire. « Je n’envisageais pas de mettre moi-même en scène le film », explique-t-il. « Mais ce qui m’intéressait, c’était la volonté de Noureev d’accomplir son destin et la cruauté des épreuves qu’il a surmontées, ou encore le contexte du fossé idéologique entre l’Est et l’Ouest au plus fort de la guerre froide ».

Par ailleurs, le scénariste s’est d’abord entretenu avec ceux qui ont bien connu le danseur-étoile. « Clara Saint est toujours en vie : c’est elle qui lui a permis de passer à l’Ouest », reprend-il. « C’est vraiment elle qui m’a éclairé sur la personne qu’il était à ce moment-là de sa vie. Le danseur Pierre Lacotte, qui était présent au Bourget et qui l’a aussi aidé, m’a décrit en détails le Noureev de cette époque ». Fiennes et Hare ont également rencontré Leonid Romankov et Liuba Myasnikova, frère et soeur jumeaux, qui ont beaucoup fréquenté le futur danseur, de ses années d’études à Leningrad, jusqu’à son départ pour Paris.

Photos :  Jessica Ford British Broadcasting Corporation & Magnolia Mae Films

Noureev est interprété par Oleg Ivenko, issu de la troupe nationale du Tatarstan. Idéal donc pour incarner celui qui se définissait lui-même comme Tatar ! Physiquement, il lui ressemble beaucoup sauf les yeux bleus – Noureev avait un regard fauve ! – et a su en adopter les attitudes. Très bon danseur, souvent distingué, il a obtenu le Grand Prix de la compétition internationale de ballet Youri Grigorovitch en 2012 et 2014, il donne de la crédibilité à ce rôle, presque impossible a priori.

Et Sergueï Polounine, sublime étoile, qui ironie du sort, fit le parcours inverse en démissionnant du Royal Ballet pour devenir Premier danseur du théâtre académique musical de Moscou, incarne Youri Soloviev, qui partageait la chambre de Noureev lors de la tournée à Paris et était, d’une certaine façon, une étoile plus accomplie que le fougueux Tatar Adèle Exarchopoulos joue le rôle de Clara Saint, et Raphaël Personnaz, celui de Pierre Lacotte.

Photos :  Larry Horricks British Broadcasting Corporation & Magnolia Mae Films

Ce film, dont le montage est remarquable, est une vraie performance : il nous entraîne dans cette histoire dont on connaît parfaitement la fin, voire tous les détails racontés ici, tout en réussissant à soutenir la tension jusqu’à la dernière image. Impressionnant !

Si l’on veut en savoir plus, on ne manquera pas de se plonger dans la lecture du livre Noureev, une vie, de Julie Kavanagh (lire notre article).

Agnès Izrine

Sortie en salles le 19 juin. Distribution Rézofilms.


[1] Aujourd’hui Le Mariinski de Saint-Petersbourg

 

Add new comment