« NOIRBLUE » d’Ana Pi

On connaît Ana Pi pour ses très belles collaborations avec Bengolea/Chaignaud. Son propre solo part d’une idée assez surprenante…

La « danse noire », ou ne serait-ce qu’une « danse noire » - est-ce que cela existe ? Ana Pi nous dit que « la danse noire existe » et que « d’ailleurs, c’est la seule à qui on attribue une couleur. » Où elle se réfère à un regard colonial ou néocolonial. Et elle a raison de souligner la singularité et le racisme latent d’un tel concept. Car il est vrai que personne ne caractérise le ballet romantique de « danse blanche », malgré le blanc des tutus et des chaussons et malgré l’absence d’interprètes d’autres couleurs de peau pendant presque toute l’histoire de la danse classique occidentale.

L’association d’un univers culturel à une couleur de peau est directement liée à la relation qu’on entretient avec l’altérité. L’indifférenciation inhérente à un concept comme « danse noire »  révèle un regard sur l’autre extrêmement sommaire. C’est en Afrique qu’il faudrait investiguer sur l’existence d’un concept de « danse blanche ». Ce n’est pas en Europe, mais en Afrique qu’on pourrait donc parler de « danse blanche » - en se référant à Petipa, Perrot, ou autres Bournonville ou bien à nos références actuelles, de Preljocaj à De Keersmaeker.

Du noir, émerge le bleu (outremer)

Ana Pi choisit le bleu pour évoquer le noir. Le bleu, pour lequel « certaines langues anciennes n’avaient pas de mot », puisque cette couleur « n’était pas aussi présente dans une certaine nature que d’autres couleurs. » Ou bien, ces cultures où l’on ne nommait pas le bleu - elle cite la Grèce antique ou le Japon - ne considérèrent pas le bleu comme une couleur, alors que nous, aujourd’hui ne considérons ni le blanc ni le noir comme des couleurs.

Mais Ana Pi s’intéresse surtout au regard sur la communauté « noire » et veut répondre au concept de « danse noire » par une « danse bleue », le mot de bleu étant dérivé du mot désignant le noir, dans la plupart des cultures qui n’ont donné que tardivement une existence lexicale au bleu.

Bleu clair, bleu marine, bleu flou…

Le concept de cette « danse bleue » reste cependant aussi flou que celui de « danse noire » ou encore l’argumentation de Pi pour expliquer son geste chorégraphique. Dans sa « danse bleue » résonnent quelques échos de rythmes et de danses afro-brésiliens et puis d’autres, entre danses urbaines et formes performatives. Ce melting-pot des cultures chorégraphiques fonctionne sur un mode distancié et à température volontairement basse. Givrée, la danse a le blues.

Du corps d’Ana Pi émergent quelques accoutrements (short, turban, sneakers) arborant ce « bleu outremer » - en contraste et en dialogue avec sa peau, dont la couleur « noire » n’est pas une réalité mais un concept - qui résume une fois de plus le regard eurocentriste sur le reste du monde. 

Tout ça est entendu, et le mérite principal de cette création réside dans la surprise apportée par l’idée de faire surgir un bleu, ou tous les bleus, d’un corps « noir ». Une « noire » qui fait de la danse « bleue » n’arrive cependant qu’à une chose: Nous convaincre de ce que les adjectifs désignant des couleurs feraient mieux de s’abstenir de tout concept concernant l’art chorégraphique et plus encore de sa pratique.

Thomas Hahn

Vu le 28 septembre 2018, Les Plateaux, Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine

Chorégraphie, dramaturgie, costumes, objets et interprétation : Ana Pi
Musique originale : Jideh High Elements
Lumières : Jean-Marc Ségalen

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