« Nacida Sombra » de Rafaela Carrasco

Quatre femmes emblématiques du Siècle d’Or espagnol, évoquées par une pièce revendicative et pourtant de grande finesse.

Le flamenco possède traditionnellement sa part de chiaroscuro: Une part d’ombre, puisant dans les entrailles de la terre, qui éclate au soleil andalou. Nacida Sombra (Née ombre) transpose cette dichotomie vers un regard sur la femme dans un monde sous domination masculine. Ici cependant, quatre femmes avancent vers la lumière, et l’excellent quatuor masculin (deux guitaristes et deux chanteurs), tout de noir vêtu, prend sa part d’ombre, du moins pendant le prologue.

Trois femmes dansent, souvent dans un unisson décalé, en robes pâles et sobres, presque chair. Elles sont les ombres, la part nocturne et lunaire de l’humanité. Et elles mêlent dans leur flamenco beaucoup de danse contemporaine. Car si Nacida Sombra évoque des femmes de lettres des XVIe et XVIIe siècles espagnols, Carrasco ne signe pas un tableau historisant, mais s’adresse au monde actuel.

En faisant vivre, à travers leurs écrits (adaptés) deux femmes de lettres, María de Zayas (1590 - 1661) et Juana Inés de la Cruz (1651 - 1695) ainsi qu’une comédienne (Maria Calderón ou La Calderona,1611 - 1646), la pièce allume quelques feux universels en faveur des femmes, de leur liberté et leur droit au savoir. Dans les éclats sombres de sa poétique revendicatrice, Nacida Sombra constitue pratiquement un diptyque avec Yo Carmen de Maria Pagés [lire notre critique].

Sous les lumières de Thérèse d’Avila

María de Zayas s’adresse à Sainte Thérèse: « Si les âmes ne sont ni le propre des hommes ni celui des femmes : pour quelle raison sont-ils instruits et jugent-ils que nous autres les femmes ne pouvons l’être ? Je ne vois pour seule réponse que le goût tyrannique qu’ils ont de nous enfermer et de nous priver de livres et de professeurs. »

La Calderona (« Chaque jour sur les planches, je change de nom et d’apparence: entremetteuse, courtisane, dame, sorcière, reine ou déesse... »), amante du roi Philippe et enceinte de lui, craint pour sa liberté et même pour sa vie puisqu’elle accouchera d’un enfant illégitime (à naître ombre).

Cela  ne l’empêche pas de s’adresser à de Zayas en ces termes: « Etre femme, comédienne et libre, ce sont là mes plus grandes victoires. » Sur elles veille Sainte Thérèse d’Avila: « Serez-vous libres ou pourchassées? Serez-vous privées des lumières du savoir, sans droit à la parole, comme toutes les femmes, plongées dans les ténèbres, nées ombres? »

Toucher aux ténèbres

Par deux fois, ces trois « ombres » s’unissent à Rafaela Carrasco qui, vêtue d’un rouge éclatant, renvoie à la fondatrice de l’ordre des Carmélites. Face à la salle, elles s’alignent et dansent jusqu’à créer un passage émotionnel vers le royaume des ombres, et on songe ici au trouble qu’on éprouve face aux rites évoqués dans les spectacles de Lemi Ponifasio.

Rafaela Carrasco signe une boucle épistolaire fictive et dansée qui prouve qu’avec tout son vocabulaire bien défini, le flamenco possède assez de ressorts pour faire exister des personnalités à la fois complices et pourtant nuancées, comme ces femmes poétesse, rebelle ou spirituelle.

Ce qui démontre que le flamenco est plus qu’un genre de danse. Le flamenco est un langage et il laisse aux interprètes assez de libertés pour  s’exprimer également comme artistes dramatiques. Et s’il porte en chaque geste une idée de  lutte et d’arrachement, Carrasco le révèle comme lien possible entre la terre et les cieux.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 14 novembre 2017, Chaillot Théâtre National de la Danse, 3e Biennale d’art flamenco 

Direction artistique, chorégraphie: Rafaela Carrasco
Idée originale et dramaturgie: Alvaro Tato
Scénographie: Carolina Gonzales
Danse: Rafaela Carrasco, Carmen Angulo, Paula Comitre, Florencia O’Ryan
Musique: Juan Antonio Suárez « Cano », Jesús Torres (guitares), Ramiro Obedman (flûte, saxophone), Antonio Campos, Gabriel de la Tomasa (chant),
Voix off: Blanca Portillo

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