Montpellier Danse : « Love Chapter 2 » de Sharon Eyal et Gai Behar

Après OCD Love l’année dernière, Love Chapter 2 consacre un nouveau phénomène de la danse israélienne : Sharon Eyal.

En 2016, Sharon Eyal fut la révélation du festival Montpellier danse avec OCD Love, pièce qui remportait dans la foulée le Grand prix 2017 de l’association professionnelle de la critique en France. Très attendu au festival montpelliérain - confirmation ou déception ? -, Love Chapter 2, présenté par sa chorégraphe comme une suite donnée à OCD Love, a fait un triomphe devant une salle soulevée de son siège par l’impressionnante prestation scénique et physique de ses six interprètes. Il venait de s’écouler une heure d’un intense face-à-face et, comme le dit l’Israélienne de sa démarche artistique, quelque chose « comme un sombre caillou dans [la] poitrine » avait besoin d’être extériorisé par les spectateurs.

Sublime et grotesque

A l’instar d’OCD Love, Love Chapter 2 se « moule » sur le poème slamé de Neil Hilborn, OCD, traduction en anglais de l’acronyme TOC pour troubles obsessionnels compulsifs. Les créations de l’Israélienne pour sa compagnie L-E-V s’accrochent donc à cette courte performance, poignante et drôle, illustrant les ravages psychiques et relationnels que provoquent ces troubles mentaux chez les personnes qui en souffrent, rivées à la répétition irrépressible de gestes et de rituels comportementaux. A l’évidence, Sharon Eyal élabore un corps et une gestuelle uniques, marquées du sceau de son propre corps, cherchant à donner forme à la dimension obscure, parce que profondément enfouie, de son être. Si la lumière dessine d’un trait précis les silhouettes dans l’espace, c’est pour les révéler comme des ombres. Si les mouvements et les musculatures s’étirent jusqu’à la rupture, c’est aussi pour se rétracter en petits gestes cassés, crispés dans une danse « crampée » parfois proche du butoh. Les interprètes sont magnifiquement rompus à ce jeu de balance entre esthétisation et expressionnisme, sublime et grotesque, et leurs déplacements en ensembles parfaitement réglés semblent ceux de bancs de poissons et de nuées d’oiseaux, corps collectifs mus par des volontés et des énergies relationnelles auquel nul individu ne peut durablement se soustraire.

Pulsion et pulsation

Sous le beat implacable qu’impose, dès la première seconde, le crescendo techno de Gai Behar et Ori Lichtik, la chorégraphie s’organise en une suite de tableaux, chacun d’entre eux fondé sur un mouvement répété et répété, jusqu’à l’épuisement de la forme. C’est la marche tranquille et altière sur demi-pointes de mannequins à la colonne vertébrale distordue, ou le balancement d’une jambe sur l’autre au-delà duquel se déploie un jeu aérien des bras. A peine voilés, les emprunts aux danses et aux shows de night clubs fournissent une partie de la matière dansée, mise à distance et stylisée par l’écriture. La pulsion corporelle épouse la pulsation musicale mais le discours maîtrisé de la chorégraphe et des musiciens tient par le mors l’expressivité des danseurs, qui doivent contradictoirement extraire et contraindre, jeter l’énergie et ciseler le geste, passer dans l’instant du fluide au cassant, de l’extase au rire noir, de la transe froide à l’érotisation SM. Chez Sharon Eyal la guerre est dans les corps et non entre les corps, et l’on voit une interprète s’étrangler le cou d’une main en tentant de se protéger de l’autre.

On comprend que sur ce théâtre émotionnel et virtuose un sens clair et univoque n’a aucune chance d’émerger. Au cœur d’une telle danse des symptômes, nulle résolution de la névrose n’est à attendre. Sharon Eyal remet sur le tapis de la scène l’angoisse profonde d’êtres, agissant et agis, qui nous ressemblent comme des frères. Et si, par bien des aspects, Love Chapter 2 apparaît comme une redite d’OCD Love, c’est que la mécanique de l’obsession est au cœur de cette démarche artistique.

Dominique Crébassol

Représentation vue le 6 juillet 2017, Opéra Comédie, festival Montpellier danse.

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