Montpellier Danse : Le bilan

Malgré la création de la grande Région Occitanie qui transforme le paysage culturel, la 37e édition a affiché une sérénité absolue.

Ambitieuse dans sa portée artistique (treize créations) et harmonieuse dans son déroulement, la 37e édition de Montpellier Danse s’est affichée sous un ciel ensoleillé et radieux comme le sourire de son directeur, Jean-Paul Montanari. Sans orages ni grève à l’horizon, les pleins feux étaient braqués sur l’artistique, où quelques repères se sont affirmés avec  force.

A long terme, cette édition restera dans les mémoires comme celle du retour surprise de Hans van Manen sur la scène française [notre critique]. De plus, certaines créations marqueront durablement l’esprit des ceux qui les ont vus ou les verront. Et ils seront nombreux. A la fin du festival, le compteur affichait déjà la vente ferme de 256 représentations dans 66 villes de 18 pays différents. Si  on n’est pas chez Airbus au Bourget, du moins cela y ressemble. Après, il est vrai que l’intérêt des programmateurs va se répartir de façon inégale, privilégiant par exemple El Baile de Mathilde Monnier ou Love Chapter 2 de Sharon Eyal, ou encore la création de Marlene Monteiro Freitas [notre critique] qui a réuni, selon Jean-Paul Montanari « vingt-et-un coproducteurs - du jamais vu ! »

Gageons que la création de Steven Cohen, Put your Heart Under your Feet… and Walk / à Elu sera invitée moins souvent. Et pourtant, Cohen signe là sa pièce la plus intime, la plus poétique, la plus grandiose, la plus dérangeante, un rituel d’une nécessité absolue. Le spectateur le ressent avec chaque fibre de son corps. C’est rarissime. [notre critique]

Sharon Eyal, nouvelle rock-star de la danse

Quant à Sharon Eyal, ex-interprète et chorégraphe de la Batsheva, elle a reçu les ovations d’un public galvanisé comme par un concert rock, après la première de Love Chapter 2, œuvre d’une homogénéité absolue, portée par une écriture puissante, combative et lumineuse à la fois. Avec un beau résultat: La voilà établie comme la nouvelle coqueluche du public de Montpellier Danse.

Selon Montanari, les deux représentations à l’Opéra-Comédie furent les premières à afficher complet après l’ouverture des ventes, grâce à l’enthousiasme déclenché par le triomphe d’OCD Love en 2016. Après deux succès successifs à l’Opéra-Comédie, Eyal est-elle déjà une candidate pour le Corum ?

Subventions en baisse

La question est épineuse. Le festival se voit confronté à des équations financières de plus en plus complexes, vu que « la subvention de la région est en baisse et continuera de baisser l’an prochain » selon Michel Miaille, le président de Montpellier Danse, alors que « celle du Ministère de la Culture est la même depuis quinze ans », selon Montanari. Comment pallier? En se serrant la ceinture côté dépenses, mais surtout en augmentant davantage les recettes de la billetterie. Comment? Avant tout en réservant le Corum aux grandes compagnies garantissant le rush du public.

Exit les expériences décalées (mais artistiquement stimulantes) comme en 2016, quand Lia Rodrigues a pu investir le plateau du Corum pour Para que o céu nao caia avec, bien sûr une jauge très réduite. Et Dimitris Papioannou, malgré l’excellence de son Still Life, n’a pas pu remplir cette salle immense, puisqu’il reste un artiste relativement confidentiel.

La billetterie au cœur

En 2017, les recettes billetterie ont couvert, selon les chiffres fournis par Montpellier Danse, presque 50% des dépenses artistiques, à savoir quelques 400.000 € sur 850.000 € (hors frais de fonctionnement). Le taux de fréquentation rebondit de 89% à 95%, ce qui n’a rien à envier à l’Opéra de Paris et constitue l’optimum pour un festival s’inscrivant dans une idée de service public où l’on présente un large choix d’esthétiques et remplit une mission de décentralisation.

Après 24 spectacles en 2016, avec 36.000 spectateurs, dont 4.000 aux événements gratuits, l’édition 2017 avec ses 21 spectacles - le déclin de trois se reportant intégralement sur les créations - se réclame de 35.000 spectateurs, dont 10.000 aux 82 événements gratuits. Les 14 grandes leçons de danse offertes par les artistes du festival ont attiré 3.000 personnes. Ce qui réjouit Michel Miaille: « Ici, on vit la danse. » Le prix des places est un autre enjeu politique et social. Sur ce terrain, Montpellier Danse ne veut pas céder. En 2017, 3.000 places à 5 € (sur 18.000 de vendues au total pour un prix moyen de 22 €) ont été réservées aux « jeunes et minima sociaux ». De quoi distinguer Montpellier Danse du Festival d’Aix ou de celui d’Orange. « Reste à savoir si ce sont encore des festivals » s’interroge Montanari.

Quelque chose changera…

Pourtant, dans un contexte politique et administratif qui change, notamment avec la création de la grande Région Occitanie et le choix de Toulouse comme nouvelle capitale, les négociations autour de l’attribution des compétences culturelles se poursuivent. « Cela nous trouble », avoue Montanari : « On en saura plus à partir du 1er janvier. » C’est l’occasion de repenser certaines choses dans la configuration du festival. Peut-on augmenter l’utilisation du Théâtre del’Agora? L’avantage est que « c’est le seul théâtre qui nous appartient  » et qu’il ne génère donc pas de frais de location. Mais « tous les artistes n’acceptent pas de jouer en plein air et les éclairages ne peuvent se travailler que de nuit. Pour y  donner plus de représentations , il faudrait que le festival dure plus longtemps. » Et cela alors que la durée actuelle d’une quinzaine de jours à cheval entre juin et juillet est ressentie comme optimale.

La question des lieux inclut celle de savoir si le festival doit continuer à coopérer avec le CDN situé à Grammont, actuellement le hTh dirigé par Rodrigo Garcia. Ce théâtre n’est pas accessible par les transports publics, ce qui constitue un handicap face aux festivaliers dont beaucoup choisissent de voir trois ou quatre spectacles dans un festival qui en propose plus de vingt. Montanari dit regretter le départ de Rodrigo Garcia (les deux ont coproduit la création de Cohen), dans l’attente de savoir comment le courant passera avec la nouvelle direction (Nathalie Garraud/Olivier Saccomano). « Mais ça ne changera rien à l’emplacement du théâtre. »

Tel un pasteur, Montanari annonce que quelque chose va changer, et qu’on saura plus tard dans quel sens. Et il nous rassure: En 2018, les dates du festival ressembleront sans doute à celles de 2017. Car en effet, un festival c’est aussi la question du bon moment, du bon rythme, de l’intensité des événements qui font que le public suit sans se perdre. Histoire de bien composer entre spectacles en salle et dans les rues (et gratuites): « Nous devons nous prendre en charge! » Et il le dit avec un désir d’avenir palpable et une belle volonté de durer. Ce qui n’a pas toujours été le cas.

En 2018, la CND, le NDT, Rosas, Forsythe, Akram Khan…

La contrainte principale est de devoir remplir le Corum, ce qui permettra de maintenir le taux de fréquentation autour des 95% atteints en 2017 et donc de préserver la liberté de présenter aussi des artistes, et parfois des jeunes, dont le travail se situe à l’ombre du mainstream. Des éditions allant jusqu’à la 40e en 2020, la programmation de 2018 est pratiquement bouclée, et celle de 2019 à 30%. Seulement celle de 2020 reste entièrement ouverte.

En 2018 on verra donc, côté vedettes, très probablement la Compania Nacional de Danza de Madrid, dirigée par l’ex-danseur étoile parisien José Martinez. Montanari annonce également Akram Khan, qu’il apprécie surtout pour ses qualités de danseur. D’où l’envie de ne surtout pas rater le nouveau solo de la star londonienne, d’autant plus que Khan a annoncé qu’il s’agit là de sa dernière création dans laquelle il sera lui-même sur le plateau.

Suite à la venue du Dutch National Ballet, la coopération artistique et financière avec les Pays-Bas continuera avec la venue du NDT et une création de ses directeurs, Sol Léon et Paul Lightfoot.  S’y ajoute une soirée Forsythe, et éventuellement la Batsheva, mais il se trouve qu’en 2018 l’Institut Français organise l’année croisée France-Israël, et que Montanari tient à afficher son indépendance par rapport à ce genre de passages obligés. A moins qu’aboutisse l’idée d’une création de Marlene Montero Freitas pour la compagnie de Tel Aviv. Egalement au programme, Bach. Cellosuiten, la nouvelle production d’Anne Teresa de Keersmaeker…

Changements de sexe

Ensuite, il faut bien être à l‘écoute des vedettes de demain comme Freitas ou bien Eyal. Autre dame particulièrement poignante, la Canadienne Crystal Pite dont on verra une nouvelle création en 2018. Et puis, Montpellier Danse continuera de se définir comme un incubateur qui soutient des artistes et des langages en dehors des sentiers battus. Reviendra donc Phia Ménard, avec Maison mère, une installation créée pour la Dokumenta de Kassel et aussi Sorour Dharabi, l’Iranienne issue de la formation ex.e.r.ce et autre personnalité transgressant le modèle traditionnel des « genres » assignés de la naissance à la mort. Quand on change de sexe, « curieusement, ça produit des œuvres particulières », se réjouit Montanari: « Cette question m’intrigue. »

Il faut dire qu’avec ex.er.c.e ., il a un vivier artistique des plus intéressants à portée de main. Et il peut encore se permettre d’offrir un espace d’expression à de jeunes artistes sans devoir convaincre, à échelle internationale, d’autres directeurs de structures de cofinancer une création. Ce qui lui permet, dans une subjectivité raisonnée et assumée, d’apporter sa pierre de résistance à l’uniformisation du paysage chorégraphique et à son renouvèlement.

Artistes et spectateurs régionaux

La création du FONDOC [lire notre article], un fonds de soutien aux artistes de la grande Région induit l’idée d’offrir une vitrine aux artistes soutenus dans une région plus vaste. Il pourrait s’agir de La Zampa, de Michèle Murray, de Baro d’Evel, d’un « bouquet » carrément, mais si possible en évitant cette étiquette  régionale toujours un peu dévalorisante face aux internationaux. A Montpellier Danse, sans que cela soit dévalorisant, mais bien au contraire, 78% des spectateurs sont des habitants de la ville, 85% vivent dans l’Hérault et 88% dans la nouvelle Région d’Occitanie. Les 7% d’internationaux l’emportent sur les 5% en provenance d’autres régions françaises. Sans le théoriser,  Montpellier Danse s’inscrit donc pleinement sous la devise de « Think global, act local! »

Thomas Hahn

* Écouter la conférence de presse de clôture avec Jean-Paul Montanari,  directeur de Montpellier Danse, Michel Miaille, président de Montpellier Danse et Jackie Galabrun-Boulbes, 1ere vice-présidente de Montpellier Méditerranée Métropole.

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