Montpellier Danse : « El Baile » de Mathilde Monnier et Alan Pauls

En 1981, Le Bal du Théâtre du Campagnol, suivi en 1983 du film homonyme d’Ettore Scola, avait magistralement démontré qu’il était possible de raconter la France du XXe siècle uniquement par les corps dansant. Trente-six ans plus tard, Mathilde Monnier se lance à son tour dans l’aventure avec le très attendu El Baile, conçu à Buenos-Aires, créé au Quai d’Angers et présenté les 25 et 26 juin au Festival de Montpellier.

Qu’on ne s’attende pas, pourtant, à une déclinaison sur un air de tango de la pièce imaginée en son temps par Jean-Claude Penchenat. D’ailleurs, de tango ici il n’est guère question, sauf pour un final qui s’ingénie à en déconstruire les codes en remplaçant ironiquement la figure du couple, pivot de l’improvisation au cœur de cette danse, par un alignement symétrique de tous les interprètes. Ce sont ici les chansons populaires, interprétées par les danseurs seuls ou à l’unisson, qui rythment le déroulement d’une pièce où il est au moins autant question de musique que de danse.

Galerie photo © Laurent Philippe

A sa manière parfois brouillonne, trop appuyée ou pas assez tendue, ce Bal-ci invente lui aussi une nouvelle façon de dire les quatre décennies, de 1978 à nos jours, qui ont profondément marqué l’Argentine. Au point que l’on regrette de manquer des points d’appui historiques, sociologiques et culturels qui permettraient d’en comprendre tous les éléments symboliques. La mise en scène est en effet nourrie de références à ces années contrastées où se sont succédées la dictature militaire suite au coup d’Etat de 1976, les démocraties plus ou moins réussies dont celle de Carlos Menem et les crises économiques successives. Tout un arrière-plan contextuel fourni par l’écrivain argentin Alan Pauls, co-auteur d’ « El Baile », et dont le sens échappe en partie au spectateur français, comme le lien entre les foulards agités lors du final et les mères de la Place de Mai.

Galerie photo © Laurent Philippe

Recrutés sur place par Mathilde Monnier, les douze formidables interprètes ont eux aussi enrichi le lexique gestuel et émotionnel de la pièce de leur propre vécu. Cela donne une alternance de scènes cocasses ou suggestives, telle cette évocation des vaches de la pampa menées par les cornes dans un mouvement à deux superbement stylisé, qui en dit autant sur la situation agricole de l’Argentine que sur son indécrottable machisme.

Ou, plus sombre, ce simulacre d’exécution, ces têtes que l’on appuie de force contre une table, ces hommes transformés en chiens ou ces corps désarticulés, sur fond sonore de pales d’hélicoptère, de sirènes et d’annonces par haut-parleurs, qui signent la mise en place d’un état policier.

Apparaissent aussi l’inévitable ballon rond du Mondial 1978, la salsa et la samba fiévreusement dansées dans une boîte, au sens littéral du terme, posée sur le plateau, ou les groupes rock stars du moment. Bref, un instantané de vie, et de vies, que Mathilde Monnier entrelace de manière de plus en plus fluide à mesure du spectacle, faisant de son « Baile », tel le roman selon Stendhal, un attachant miroir promené le long du chemin.

Isabelle Calabre

Vu le 25 juin au Festival Montpellier Danse

Catégories: 

Add new comment