Montpellier danse : création de David Wampach

Au côté de la formidable Tamar Shelef, le chorégraphe puise chez les pionniers japonais de la performance, matière à une pièce qui bouleverse la perception du corps

La silhouette du premier protagoniste de la pièce Endo met un long moment à s'extraire de l'angle où se croisent, en milieu de plateau, deux grandes parois blanches. Tout cela baigne dans une pénombre laiteuse. Tout est dit : cette pièce ne cessera de travailler ainsi à l'apparition de la forme, son déplié dans un riche espace, ici tout condensé, ou bien là expansé dans le hors-cadre très large de la cage de scène.

Galerie photo : Laurent Philippe

Peu à peu on devine que cette figure humaine est féminine. C'est Tamar Shelef, qui reconstitue ici avec le chorégraphe David Wampach, la paire du Sacre, dont on conserve à jamais l'exceptionnel souvenir.  Que dire de cette danseuse épatante ? Peut-être qu'elle serait un poisson qui, une fois sorti de l'eau, conserverait à l'air libre ses capacités de tranchant, de fulgurance, et de mouvance diaphane.

Quand Wampach la relaie peu après au plateau, on reconnaît d'emblée le garçon, mais avec son sexe tout drôlement escamoté entre ses jambes, tenu dans un gant en caoutchouc de ménagère. Alors disons qu'il y a bien là du masculin, du féminin, mais aussi du brouillage entre signes de genre ; et que l'humour, la décontraction, ne sont jamais totalement absents de cette pièce – pourtant follement exigeante pour ses interprètes. Apprécions cela.

Galerie photo : Laurent Philippe

Retour à Tamar Shelef. Lorsqu'on la distingue plus nettement, elle apparaît nue mais le devant d'elle-même masqué par un grand tablier noir, tout d'une simple découpe rectangulaire, seulement noué à son cou, et non à la ceinture. Alors il valse à sa guise à l'avant de ce corps. N'y voyons pas qu'un détail. Dans ce décalage entre chair et emballage se joue une dissociation entre présence et constitution d'une image, qui n'iraient pas toutes collées l'une à l'autre, mais procèderait toujours par un flottement, un décallage, une séparation, opérés dans la matière.

La matière. Le travail tout dans la matière est la grande affaire d'Endo. Sans barguigner. Ce titre renvoie ici à l'endotisme, courant théorique en art qui, en réaction à la grande spéculation concerptuelle, prôna une confrontation directe, à même la matérialité de la substance du monde, et de l'art qui travailler en son sein. La racine endo s'opposant ici à exo (comme endogène et  exogène par exemple)

Galerie photo : Laurent Philippe

Plus exactement, Endo plonge dans une revification du Gutaï. Dans les années 60, des artistes japonais de ce courant pratiquent l'intégration directe et absolue du corps agissant dans la forme émergente. Ils balayent la médiation des outils et supports (le pinceau, le crayon, la toile, le cadre). Un pied, une natte de cheveu, une fesse, ou le corps tout entier, eux-mêmes trempés dans la peinture, les pigments, produisent une statuaire de matière en mouvement, laissant ses empreintes peu contrôlées sur leur environnement (un mur, le sol, une toile).

Telle est la performance originelle que reprennent David Wampach et Tamar Shelef. Il n'y a pas à tortiller : ce moment où des artistes plasticiens, à la deuxième moitié du siècle dernier, engagent tout de leur corps pour déjouer les formes encadrées, formatées, conservées, marchandisées de l'art, ce moment est également capital pour ce qu'il vient bouleverser dans la discipline de la danse, elle si souvent cantonnée dans ses raidissements stylistiques.

Galerie photo : Laurent Philippe

Il y a finalement quelque chose de modeste dans le projet d'Endo : simplement procéder à un re-enactment de performance historique. Disons : en réactiver le protocole, sans la recouvrir d'un sur-discours théorique. On pourrait y craindre une lacune, l'esquive d'une compréhension interprétative du travail du temps (et dans ce cas de la distance géographique) dans les lectures de répertoire – changements d'époques, de cadres de références, de bain culturel, etc. Or l'action est à ce point percutante, saisie à la source de la forme émergeant hic et nunc, que sa puissance déborde tout de la situation.

Galerie photo : Laurent Philippe

Tamar Shelef et David Wampach ont opté pour des séquences de danse ponctuées dans le sol jusqu'à épuisement, que ce soit sur place, ou en sautillant, ou bondissant. Cela peut frôler la drôlerie bouffone. Parfois produire du personnage, sur-maquillé de matières, qui ne renierait pas le versant cabaret des arts scéniques. L'autre versant s'inscrit dans de cinglantes ondulations oscillantes de toute la colonne dorsale, sèches et fondamentales, en flexions, extensions, qui ne sont évidemment pas indemnes d'un solide travail sur la respiration, très investie, sonore.

Galerie photo : Laurent Philippe

La circulation dans l'espace est ambitieuse, très en avant, ou tout au fond, presque dissimulée. Le retour au contact des parois blanches, du sol central qui l'est aussi, leur maculation progressive, leur marquage chromatique, n'en gagnent qu'un surcroît d'intensités. Alors l'osmose se produit, qui malaxe les relations entre cadre et hors-cadre, action et trace, informe et forme, tension et lâché. Un travail très actif de la lumière impose volontiers au regard spectateur, des séquences de pur labeur, où il lui faut extraire ce qui fait figure ou pas.

Galerie photo : Laurent Philippe

Car enfin, lorsqu'un corps est entièrement dégoulinant de peintures, à travers lesquelles il fait œuvre de peinture sur les surfaces, le triomphe de ce travail débouche sur une indétermination entre le corps et sa figure et sa trace. Accessoirement, les vieilles balivernes s'en trouvent démantibulées, qui pérorent sur de supposées oppositions entre intériorité et extériorité, toujours prospères dans les discours peu réfléchis  ayant cours dans la danse. Le corps performatif est en soi une interface de fonction perceptive et projection fictionnelle. C'est la couche vivante qui importe. Son interaction. Non sa surface ou son fond. Impossible de cadrer cela dans une conception binaire.

Galerie photo : Laurent Philippe

Gardons en mémoire de l'oeil ces moments où la peinture au sol, toute glissante, menace d'envoyer valdinguer les corps ahuris sur des toboggans invisibles, pour se relever en toupies renversées, entortillées dans des cordages acrobatiques. Après Urge, l'obstination de David Wampach dans ses prises de risque et d'engagement au plateau, rend incompréhensible – ou plutôt, fort compréhensible et préoccupante – la frilosité des programmateurs hexagonaux à son endroit.
Gérard Mayen
Spectacle vu lundi 26 juin, studio Bagouet de l'Agora de la danse, dans le cadre du festival Montpellier danse. Également le 27 juin.
 
 
 
 

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