Montpellier danse : création de « Carne » de Bernardo Montet

Examen d'excellence des apports spirituels de cultures traditionnelles ; tenté par la canonisation.

Voici vingt ans, Bernardo Montet créait à Montpellier Danse la pièce Issê Timossé. Rien qu'à l'écrire, on en a des frissons. Voici quinze ans, on voyait à Montpellier Danse la pièce O.More, du même chorégraphe. Rien qu'à l'écire, on en a le corps qui gronde. Bernardo Montet construisait un art nouvellement universel, embrassant d'amples horizons d'altérité, sans rien y émousser du rugueux, ni de l'âpreté.

Aujourd'hui, on arrive devant Carne, sa nouvelle création, dans un état d'esprit, et de corps, qu'on fantasme analogue. Montet n'annonce-t-il pas des qualités de tremblement jusqu'au débordement – pour le paraphraser – puisant notamment à un travail photographique de Martin Guinsde, portant sur la tribu des Selk'Man, et ses rituels. Ce peuple chasseur de la Terre de Feu est aujourd'hui disparu. Mais le chorégraphe alerte sur ce que des cultures non-occidentales ont à nous apporter.

Galerie photo © Laurent philippe

La visée est ici spirituelle. Au point que Bernardo Montet espère que sa pièce permette à chacun de « transcender sa situation particulière », et de recouvrer « une situation trans-humaine et trans-historique », cela non sans prôner « une régression à l'état primordial ». On ne veut pas confondre une salle de spectacle avec un séminaire universitaire. Certes. On mentionnera tout de même à quel point les notions citées juste ci-dessus font question, pour le moins ("trans-historique", "trans-humaine", "état primordial"), au regard des avancées de la recherche anthropologique, notamment lorsque celle-ci s'aborde au jour des études post-coloniales.

Mais regardons le spectacle. On y trouve, superbement maîtrisé, un condensé de l'art chorégraphique de Bernardo Montet. Lequel a ses puissances, notamment d'exposition des corps masculins portés à la joute, ou féminins en proie à des tourments de réminiscences butô. Des fulgurances de tension savent s'arrêter sobrement sur des patiences de tableaux composés. Si l'énergie de Carne frôle le tremblement, fouille la transe, c'est plus dans la trame sourde, la précession, que dans une quelconque complaisance hyper-tonique. 

Galerie photo © Laurent Philippe

Il faut souligner la magnifique qualité d'interprération des cinq danseurs.ses, aux gestes aussi clairs qu'est dense leur implication au fond. Il y a de l'excellence dans le déroulé de ces formes, qu'évite d'agresser une musique heureusement fine et sobre. On pense retrouver un Bernardo Montet dans en pleine maîtrise de ses outils d'auteur. La salle lui répond par un état de suspension intense. Muette. Mais justement. C'est à se demander s'il ne vaudrait pas mieux qu'elle soit plus bruissante.

Car enfin, bien peu de tout cela nous touche. Quelque chose sonne, non pas creux, mais à côté. Sans réponse. Cette danse semble s'admirer elle-même, au bord de sa canonisation. Peu à peu, des doutes s'insinuent. Que signifient les diversités apparentes de minorités visibles, avec ce qu'il faut de peaux noires, que magnifient des lumières rasantes et dorées, comme comme un bréviaire du métissage officiel. Des Marc Veh, des Patricia Guannel font partie, depuis des décennies, du paysage chorégraphique hexagonal. Mais en fait, du paysage chorégraphique international, tout court. Devoir les regarder ici sous référence implicite à « une régression à l'instinct primordial » plonge dans un embarras assez épais.

Rongé de perplexité, c'est aux applaudissements qu'on comprend soudain ce qui s'est passé. Ce qui s'est passé depuis quinze ans, depuis O.More par exemple, c'est que des artistes choégraphiques de l'Afrique sub-saharienne, entre autres, ont pris leur destin artistique en main. Ils nous disent un devenir performatif mondialisé, où s'inventent et se recomposent sans cesse des identités intermédiaires non figées. Ils nous disent une construction des corps qui ne doit plus rien à des mythes essentialistes ; qui ruinent la notion de métissage, si celle-ci suppose de poser d'abord un monde avec des noirs, et avec des blancs, comme entités préalablement fixées.

Voilà comment, dans ce même festival, on se laisse happer volontiers par une pièce assez mal foutue de la chorégraphe ivoirienne Nadia Beugré, quand nous indiffère plutôt l'exposition léchée des arguments d'excellence d'un Bernardo Montet. Le rôle de l'artiste n'est pas obligatoirement de transformer le contexte de son art. Mais il ne peut empêcher que celui-ci impacte les significations qui en émanent.

Gérard Mayen

Spectacle vu le jeudi 6 juillet au Théâtre de la Vignette, Université Paul Valéry, dans le cadre de Montpellier danse.

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